Du Krav Maga à l’Uzi : ces armes et systèmes de défense créés par des Ashkénazes
Entraînement au Krav Maga dans une école de parachutistes israéliens, 1955. Photo : Tsahal. Domaine public.
Le Krav Maga est aujourd’hui enseigné dans de nombreux pays. L’Uzi est devenu l’un des pistolets-mitrailleurs les plus reconnaissables du XXe siècle. Le Galil a équipé Tsahal puis différentes armées étrangères.
Derrière ces créations apparaissent plusieurs hommes issus du monde juif ashkénaze d’Europe centrale et orientale : Moshé Feldenkrais, Gershon Kopler, Yehuda Markus, Imi Lichtenfeld, Uziel Gal ou encore Yisrael Galili.
Tous n’ont pas joué le même rôle. Certains ont travaillé sur l’autodéfense et le combat rapproché bien avant la création de l’État d’Israël. D’autres ont participé, après 1948, au développement d’une industrie israélienne d’armement.
Leur histoire commence donc avant l’Uzi et même avant le Krav Maga.
Moshé Feldenkrais : avant la méthode corporelle, l’autodéfense
Aujourd’hui, Moshé Feldenkrais est surtout connu pour la méthode de travail corporel qui porte son nom.
Son parcours est pourtant également lié aux arts martiaux et à l’autodéfense.
Feldenkrais naît en 1904 à Slavuta, dans l’actuelle Ukraine. Son enfance se déroule ensuite notamment à Baranovitchi, aujourd’hui en Biélorussie, dans un environnement juif d’Europe orientale.
En 1918, encore adolescent, il entreprend seul le voyage vers la Palestine. Il y participe par la suite à des groupes juifs d’autodéfense. Après avoir appris le jiu-jitsu, il développe ses propres techniques et publie en 1931 un ouvrage consacré à cette discipline.
Installé ensuite à Paris, il poursuit parallèlement une carrière scientifique.
Il rencontre Jigoro Kano, fondateur du judo, s’entraîne dans cette discipline et obtient sa ceinture noire en 1936. Il travaille également avec le physicien Frédéric Joliot-Curie.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, réfugié en Grande-Bretagne, Feldenkrais travaille pour l’Amirauté britannique tout en continuant à enseigner le judo et l’autodéfense. En 1942 paraît son manuel Practical Unarmed Combat.
Feldenkrais n’est donc pas le créateur du Krav Maga. Mais plusieurs décennies avant sa diffusion internationale, il fait déjà partie de ceux qui cherchent à transformer des arts martiaux existants en méthodes d’autodéfense utilisables dans des situations concrètes.
Gershon Kopler : un pionnier presque oublié
Le nom de Gershon Kopler est aujourd’hui beaucoup moins connu.
Il naît en 1906 à Nadwórna, en Galicie orientale, dans une famille juive pauvre et pratiquante. Pendant la Première Guerre mondiale, sa famille fuit devant l’avancée russe et se réfugie à Vienne.
Kopler rejoint ensuite la Palestine et devient instructeur dans les organisations juives du Yishouv.
Il travaille notamment sur le combat rapproché, le jiu-jitsu et la boxe et participe au développement progressif des méthodes qui seront regroupées sous le terme KAPAP, acronyme de Krav Panim el Panim, « combat face à face ».
Le KAPAP n’est pas l’invention d’un homme unique. Il se constitue progressivement à partir de plusieurs disciplines : boxe, lutte, jiu-jitsu, judo, combat au bâton et préparation physique.
Kopler appartient aux premiers instructeurs associés à cette évolution.
Son parcours s’achève brutalement en mai 1941.
Il fait partie d’un groupe de vingt-trois combattants juifs accompagnés d’un officier britannique envoyé pour une opération de sabotage contre des installations pétrolières à Tripoli, au Liban.
Leur bateau disparaît en route.
Aucun des hommes ne revient. Kopler a 34 ans.
Yehuda Markus : le successeur
Après Kopler, Yehuda Ludwig Markus devient un autre personnage important de cette histoire.
Né à Hambourg en 1912, Markus pratique le judo en Allemagne — les archives du Palmach conservent notamment son certificat de participation à un tournoi organisé à Hambourg en février 1932.
Il émigre en Palestine en 1938 et devient instructeur au sein des organisations militaires juives.
Il participe notamment à l’enseignement du combat rapproché et du jiu-jitsu.
Là encore, la carrière est extrêmement courte.
Le 22 mai 1945, Markus meurt accidentellement au cours d’un entraînement du Palmach.
Il n’a que 33 ans.
Le KAPAP : avant le Krav Maga
Ces différents parcours permettent de comprendre que le combat rapproché israélien ne commence pas avec un seul fondateur.
Avant même la création de Tsahal, la Haganah et le Palmach utilisent déjà un ensemble de techniques destinées à former rapidement leurs membres au combat rapproché.
Les instructeurs puisent dans plusieurs disciplines et adaptent leurs exercices aux besoins militaires du moment.
Le KAPAP constitue ainsi davantage un ensemble évolutif de méthodes qu’un art martial parfaitement codifié.
C’est dans cet environnement qu’arrive l’homme aujourd’hui beaucoup plus célèbre que Kopler ou Markus.
Imi Lichtenfeld : des rues de Bratislava au Krav Maga
Imrich « Imi » Lichtenfeld naît en 1910 et grandit à Bratislava.
Il pratique la lutte, la boxe et la gymnastique à un niveau élevé.
Dans la seconde moitié des années 1930, la montée des mouvements fascistes et antisémites modifie profondément son activité.
Lichtenfeld rassemble autour de lui de jeunes Juifs, notamment des boxeurs et des lutteurs, qui participent à la défense des quartiers juifs de Bratislava contre les agressions de groupes fascistes et antisémites.
Ces affrontements l’amènent à constater les différences entre une compétition sportive et un combat de rue : plusieurs adversaires peuvent intervenir, l’attaque peut être soudaine et aucune règle sportive ne s’applique.
En 1940, il quitte l’Europe.
Il arrive ensuite en Palestine mandataire et commence à entraîner les membres de la Haganah. Selon sa biographie, à partir de 1944 il enseigne notamment l’éducation physique et différentes formes de combat rapproché aux combattants de la Haganah, du Palmach et du Palyam.
Après la création d’Israël en 1948, il devient instructeur au sein de Tsahal et participe au développement du système qui sera connu sous le nom de Krav Maga.
Après son départ de l’armée, il développe également une pratique adaptée aux civils.
Le Krav Maga connaîtra par la suite une diffusion internationale très importante.

Uziel Gal, concepteur de l’Uzi, photographié en 1953. Photo : Fritz Cohen / Government Press Office, National Photo Collection of Israel. Domaine public.
Uziel Gal : de Weimar à l’Uzi
Uziel Gal naît en 1923 à Weimar, en Allemagne, sous le nom de Gotthard Glas.
Issu d’une famille juive allemande, il quitte l’Allemagne après l’arrivée des nazis au pouvoir, passe par la Grande-Bretagne puis rejoint la Palestine mandataire.
Il s’intéresse très tôt à la mécanique des armes et rejoint les organisations militaires juives.
Après la création de l’État d’Israël, Gal travaille au développement d’un nouveau pistolet-mitrailleur destiné à remplacer certains modèles plus anciens utilisés par les forces israéliennes.
Le projet qui porte son surnom devient l’Uzi.
L’arme est adoptée par Tsahal dans les années 1950 avant de connaître une diffusion internationale considérable.
Elle sera exportée vers de nombreux pays, produite sous licence et également copiée par différents fabricants.
Le nom de son inventeur devient ainsi celui d’une des armes les plus facilement identifiables du XXe siècle.
L’autre arme d’Uziel Gal : le Ruger MP9
L’Uzi n’est pourtant pas son dernier projet.
Après son installation aux États-Unis, Uziel Gal participe dans les années 1980 au développement d’un autre pistolet-mitrailleur.
Le projet deviendra le Ruger MP9.
Commercialisé au milieu des années 1990, il est principalement destiné aux forces de police et aux marchés institutionnels.
Sa carrière commerciale reste cependant très courte, sans commune mesure avec celle de l’Uzi.
Yisrael Galili et le Galil
Yisrael Galili, né Yisrael Balashnikov en Palestine mandataire en 1923, est issu de parents juifs originaires de Russie.
Il travaille pendant plusieurs décennies dans l’industrie israélienne d’armement et participe à différents projets d’armes légères.
Il est principalement connu comme le concepteur du Galil, développé avec Yaakov Lior à la fin des années 1960 et au début des années 1970.
Le fusil reprend largement l’architecture du RK 62 finlandais, lui-même dérivé de la famille Kalachnikov.
Le Galil entre en service dans Tsahal puis est exporté et décliné dans plusieurs versions.

Fusil d’assaut Galil de fabrication israélienne. Photo : Péter Boné. Licence CC BY-SA 4.0.
Quand ces armes apparaissent ensuite contre des Juifs
La diffusion internationale de l’Uzi signifie qu’après quelques décennies le modèle ou ses copies se retrouvent dans des contextes sans rapport avec les circonstances de sa conception.
Plusieurs attaques visant des Juifs en fournissent des exemples.
Los Angeles, 1999 : une arme dérivée de l’Uzi dans un centre communautaire juif
Le 10 août 1999, le suprémaciste blanc Buford Furrow pénètre dans le North Valley Jewish Community Center, dans la région de Los Angeles, et ouvre le feu.
Il tire environ 70 coups et blesse cinq personnes, parmi lesquelles trois enfants. Il assassine ensuite Joseph Ileto, un employé postal philippino-américain. Furrow est lié aux milieux suprémacistes blancs et explique après sa reddition que son attaque du centre juif devait encourager d’autres violences contre les Juifs.
L’arme utilisée dans le centre est généralement décrite comme une arme de type Uzi ou une copie chinoise de l’Uzi, et non comme un exemplaire israélien d’origine.
Le dessin développé quelques décennies plus tôt par Uziel Gal apparaît donc ici sous la forme d’une copie produite à l’étranger et utilisée lors d’une attaque antisémite.
Toulouse, 2012 : l’Uzi de Mohamed Merah
Le cas français est encore plus directement documenté.
Le 19 mars 2012, Mohamed Merah attaque l’école juive Ozar Hatorah de Toulouse.
Il tue Jonathan Sandler, ses fils Arié et Gabriel, ainsi que Myriam Monsonego.
Au cours du procès de 2017, les experts en balistique expliquent que deux armes ont été employées pendant les attaques de Merah : un Colt .45 et un pistolet-mitrailleur Uzi.
L’expertise établit que l’Uzi a été utilisé dans l’enceinte de l’école Ozar Hatorah.
L’arme avait été fournie à Mohamed Merah par Fettah Malki, qui sera jugé plusieurs années après les faits.
Gush Etzion, 2015 : encore un Uzi
Le 19 novembre 2015, un homme ouvre le feu sur des véhicules au Gush Etzion.
Parmi les victimes se trouve Ezra Schwartz, jeune Américain de 18 ans effectuant une année en Israël.
Une décision du tribunal fédéral du District de Columbia décrit l’attaquant comme ayant ouvert le feu avec un pistolet-mitrailleur Uzi, tuant Schwartz et blessant deux autres ressortissants américains.
L’Uzi apparaît donc ici dans une attaque visant notamment des civils israéliens et juifs.
Hébron, 1994 : un Galil utilisé contre des musulmans
La trajectoire du Galil fournit un cas différent.
Le 25 février 1994, le médecin et militant extrémiste israélo-américain Baruch Goldstein ouvre le feu sur des fidèles musulmans en prière au Caveau des Patriarches à Hébron.
Il tue 29 Palestiniens. Une commission israélienne conclura par la suite qu’il avait agi seul.
Les sources contemporaines identifient son arme comme un fusil Galil.
Le Galil, développé pour l’armée israélienne, est donc ici employé par un extrémiste juif contre des civils musulmans.
Des créations devenues internationales
Les systèmes de combat et les armes évoqués dans cet article connaissent ensuite des trajectoires très différentes.
Le Krav Maga est désormais enseigné dans de nombreux pays à des civils, policiers, militaires et professionnels de la sécurité.
Le KAPAP possède lui aussi plusieurs héritiers contemporains.
L’Uzi a été largement exporté, produit sous licence et copié.
Le Galil a été utilisé par plusieurs forces armées étrangères et a donné naissance à différentes variantes.
Les utilisateurs de ces créations n’ont donc depuis longtemps plus nécessairement de lien avec Israël ni avec le monde juif.
Des trajectoires issues du monde ashkénaze
Moshé Feldenkrais, Gershon Kopler, Yehuda Markus, Imi Lichtenfeld, Uziel Gal et Yisrael Galili appartiennent à des générations et à des domaines différents.
Feldenkrais vient du monde juif d’Europe orientale et travaille sur l’autodéfense dès les années 1920.
Kopler naît en Galicie et devient instructeur dans les structures militaires juives du Yishouv.
Markus vient d’Allemagne et poursuit ce travail dans le Palmach.
Lichtenfeld grandit à Bratislava et acquiert une partie de son expérience dans les affrontements opposant de jeunes Juifs aux groupes antisémites des années 1930.
Uziel Gal naît en Allemagne et quitte le pays après l’arrivée des nazis avant de concevoir l’Uzi en Israël.
Yisrael Galili, fils de Juifs russes né en Palestine mandataire, devient quant à lui l’un des principaux concepteurs d’armes légères de l’industrie israélienne.
À partir des années 1950, plusieurs de leurs créations connaissent une diffusion internationale.
Le Krav Maga devient un système d’autodéfense pratiqué dans de nombreux pays. L’Uzi est exporté, produit sous licence et copié. Le Galil équipe différentes forces armées.
Leur histoire comprend ainsi leur développement dans les milieux de l’autodéfense juive, du Yishouv ou de l’État d’Israël, puis leur diffusion et leurs utilisations ultérieures dans des contextes parfois très éloignés de leur origine.
Sources :
Feldenkrais Guild of North America, A Concise Biography of Moshe Feldenkrais
https://feldenkrais.com/a-concise-biography-of-moshe-feldenkrais/
Feldenkrais Guild of North America, About Moshe Feldenkrais
https://feldenkrais.com/about-moshe-feldenkrais/
Palmach, fiche mémorielle de Gershon Kopler
https://palmach.org.il/memorial/fighterpage/?itemId=25314
Palmach, fiche mémorielle de Yehuda Ludwig Markus
https://palmach.org.il/memorial/fighterpage/?itemId=24970
Krav Maga Belgium, biographie d’Imi Lichtenfeld
https://www.kravmaga.be/en/about/biographies/imi-lichtenfeld/
Krav Maga Belgium, version française de la biographie d’Imi Lichtenfeld
https://www.kravmaga.be/a-propos/biographies/imi-lichtenfeld/
Tsahal / IDF, Israel at 75: Take a Look at the IDF’s Technological Powerhouse
https://www.idf.il/en/articles/2023/israel-at-75-take-a-look-at-the-idfs-technological-powerhouse/
The Guardian, nécrologie d’Uziel Gal
https://www.theguardian.com/news/2002/sep/10/guardianobituaries1
Jewish Telegraphic Agency, Creator of Galil Assault Rifle Dies
https://www.jta.org/archive/creator-of-galil-assault-rifle-dies
Small Arms Review, éléments historiques sur le Ruger MP9
https://archive.smallarmsreview.com/display.article.cfm?idarticles=3975
Jewish Telegraphic Agency, attaque du centre communautaire juif de Los Angeles, 1999
https://www.jta.org/1999/08/11/lifestyle/suspect-in-jcc-rampage-has-history-of-involvement-in-racist-organizations
Jewish Telegraphic Agency, sur la copie chinoise de l’Uzi utilisée lors de l’attaque de Los Angeles
https://www.jta.org/2000/08/15/lifestyle/gun-makers-sued-in-jcc-shooting
TF1 Info, procès Merah et expertise balistique sur l’Uzi utilisé à Ozar Hatorah
https://www.tf1info.fr/justice-faits-divers/en-direct-proces-abdelkader-merah-jusqu-au-bout-j-ai-donne-sa-chance-a-mohamed-raconte-l-ancien-patron-du-raid-2066509.html
TF1 Info, sur la fourniture de l’Uzi à Mohamed Merah
https://www.tf1info.fr/justice-faits-divers/proces-merah-terrorisme-si-j-avais-su-ce-qu-il-allait-faire-avec-le-pistolet-je-ne-lui-aurais-jamais-donne-dit-fettah-malki-2068232.html
United States District Court / Justia, attaque du Gush Etzion en 2015 et utilisation d’un Uzi
https://law.justia.com/cases/federal/district-courts/district-of-columbia/dcdce/1%3A2018cv01349/197415/36/
The Washington Post, massacre d’Hébron de 1994 et utilisation d’un Galil
https://www.washingtonpost.com/archive/politics/1994/02/26/doctor-to-victims-turns-violent/ca56505d-8f11-4c41-ab7e-e6e7b7f56188/
The Washington Post, enquête balistique et conclusions sur le massacre d’Hébron
https://www.washingtonpost.com/archive/politics/1994/03/18/was-there-a-2nd-gunman-at-hebron-testimony-by-israeli-guards-at-mosque-contradicts-earlier-claims/0d904612-e74a-4a82-9e6e-1abd521029be/
Sources iconographiques :
Wikimedia Commons, entraînement au Krav Maga, 1955, domaine public
https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Kravmaga.jpg
Wikimedia Commons, portrait d’Uziel Gal, 1953, domaine public
https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Uzi_Gal.jpg
Wikimedia Commons, fusil Galil, photo Péter Boné, CC BY-SA 4.0
https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Galil_noBG.png
