ETA, Israël et les Juifs : quand les indépendantistes basques prenaient l’Irgoun pour modèle

Des marins basques de l’Aliyah Bet aux camps palestiniens : l’étonnante histoire des relations entre nationalisme basque, sionisme, Israël et ETA

L’histoire des relations entre ETA, Israël et les Juifs réserve un paradoxe aujourd’hui largement oublié.

Des années avant que des militants d’ETA ne soient entraînés par des organisations palestiniennes, plusieurs personnalités appartenant au noyau fondateur de l’organisation indépendantiste basque s’étaient intéressées à Israël, au sionisme et aux organisations clandestines juives qui avaient combattu les Britanniques avant la création de l’État hébreu.

Julen Madariaga, l’un des fondateurs d’ETA, lut La Révolte de Menahem Begin, ancien chef de l’Irgoun et futur Premier ministre israélien. Les méthodes de clandestinité de l’Irgoun furent étudiées par les premiers militants basques. Txillardegi s’intéressa à la renaissance de l’hébreu. José María Benito del Valle étudia la société israélienne et ses structures collectives.

Selon les recherches consacrées à cette histoire, ETA alla même jusqu’à tenter, au début des années 1960, d’obtenir une assistance auprès de l’entourage de Menahem Begin.

Pourtant, quelques années plus tard, le mouvement basque allait progressivement se rapprocher de la cause palestinienne. À la fin des années 1970 et au début des années 1980, des militants d’ETA suivirent des entraînements organisés par des mouvements palestiniens au Moyen-Orient. Un document américain déclassifié mentionne notamment explicitement la participation d’ETA à des entraînements du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP) au Yémen du Sud.

Comment un mouvement qui avait étudié l’Irgoun comme modèle a-t-il fini par se rapprocher des adversaires palestiniens d’Israël ?

Pour le comprendre, il faut commencer avant même la naissance d’ETA.

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Avant ETA : des marins basques participent à l’immigration clandestine juive

Après la Seconde Guerre mondiale, de nombreux survivants et réfugiés juifs se trouvent encore en Europe.

La Palestine est alors sous mandat britannique et Londres limite fortement l’immigration juive.

Les organisations sionistes mettent en place l’Aliyah Bet, immigration clandestine destinée à contourner ces restrictions et à acheminer des Juifs vers la Palestine.

Des marins basques vont participer à cette entreprise.

Esteban Hernandorena, le « Captain Steve » basque d’Israël

L’un des personnages les plus remarquables de cette histoire est Esteban Hernandorena Zubiaga, marin originaire de Biscaye.

En 1947, il fait partie de l’équipage du Pan York, l’un des deux grands navires utilisés pour transporter clandestinement des Juifs d’Europe vers la Palestine.

Avec son navire jumeau, le Pan Crescent, le Pan York embarque environ 15 000 passagers, soit plus de 7 500 personnes par bateau, depuis le port bulgare de Burgas.

Le voyage commence le 25 décembre 1947.

Les deux navires sont finalement interceptés par les Britanniques dans le détroit des Dardanelles et détournés vers Chypre, où leurs passagers sont internés. Après la création de l’État d’Israël en mai 1948, le Pan York et le Pan Crescent peuvent finalement transporter leurs passagers vers Haïfa.

Hernandorena poursuit alors sa vie dans le nouvel État.

Il rejoint ZIM, la marine marchande israélienne, s’installe en Israël et y reste jusqu’à sa mort.

Une plaque installée dans le port de Haïfa perpétue encore le souvenir de ce marin basque, connu dans les milieux maritimes israéliens sous le surnom de « Captain Steve ».

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Esteban Hernandorena Zubiaga participa à l’Aliyah Bet avant de poursuivre sa carrière dans la marine marchande israélienne.

D’autres marins basques

Hernandorena ne fut pas un cas isolé.

On retrouve également Rafael Inda Ajuria, ancien marin républicain, ainsi que d’autres marins originaires de localités basques telles que Bermeo, Lekeitio ou Algorta.

Des recherches consacrées aux relations entre le gouvernement basque en exil et les organisations sionistes font état d’un recrutement plus large de marins basques après la guerre.

Certains travaux avancent même le chiffre de plus d’une centaine de marins recrutés entre 1947 et 1953.

Ce chiffre repose toutefois principalement sur des recherches secondaires et doit être présenté avec davantage de prudence que les cas individuels bien identifiés d’Hernandorena ou d’Inda.

Des intermédiaires appartenant aux réseaux politiques basques en exil auraient également facilité ces recrutements depuis la France.

Certaines recherches font en outre état de Basques ayant contribué à rechercher ou transporter des armes destinées aux organisations sionistes clandestines.

Il serait cependant abusif de présenter tous ces marins comme des militants indépendantistes basques : leurs parcours politiques personnels étaient variés.

Le fait essentiel est plus précis : des marins et des réseaux basques participèrent matériellement aux opérations clandestines qui précédèrent la naissance de l’État d’Israël.

Une dizaine d’années plus tard, une nouvelle génération de nationalistes basques allait à son tour s’intéresser à l’expérience israélienne.

Ekin et la naissance d’ETA : Israël parmi les modèles étrangers

Dans les années 1950, de jeunes militants nationalistes basques constituent Ekin, groupe qui donnera ensuite naissance à ETA.

Ces militants étudient l’histoire basque, apprennent et défendent l’euskara, mais observent également les mouvements nationaux et révolutionnaires étrangers.

Ils cherchent des expériences susceptibles de les aider à réfléchir à leur propre projet politique.

L’Irlande constitue une référence.

L’Algérie également.

Mais Israël en fait partie.

Lorsque ETA est officiellement créée en 1959, certains de ses fondateurs regardent donc le jeune État israélien non pas comme un ennemi, mais comme l’exemple récent d’un mouvement national ayant réussi à obtenir un État.

Plusieurs dimensions de l’expérience israélienne les intéressent.

La langue.

L’organisation sociale.

La clandestinité.

Et, pour certains, la lutte armée.

Txillardegi : quand la renaissance de l’hébreu intéresse les défenseurs de l’euskara

Parmi les figures fondatrices d’ETA se trouve José Luis Álvarez Enparantza, dit Txillardegi.

Écrivain, linguiste et militant politique, Txillardegi jouera un rôle majeur dans la défense et la modernisation de la langue basque.

Pour ces nationalistes qui considèrent la langue comme une composante fondamentale de l’existence d’un peuple, la renaissance de l’hébreu moderne constitue un précédent particulièrement intéressant.

Le mouvement sioniste avait réussi à transformer une langue qui n’était plus la langue quotidienne de la majorité des Juifs en langue commune d’une société moderne et d’un nouvel État.

Pour les défenseurs de l’euskara, le rapprochement était évident.

Il ne s’agissait évidemment pas d’affirmer que l’histoire des Juifs et celle des Basques étaient identiques.

Ce qui intéressait était le mécanisme :

une langue pouvait redevenir l’un des principaux instruments d’une construction nationale.

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Txillardegi, écrivain, linguiste et cofondateur d’ETA. La renaissance de l’hébreu constituait l’une des expériences linguistiques observées par certains nationalistes basques.

José María Benito del Valle et son intérêt pour Israël

Un autre fondateur d’ETA, José María Benito del Valle, manifesta également un intérêt particulier pour Israël.

En 1967, il se rendit à l’ambassade israélienne à Paris afin d’obtenir de la documentation.

Ses travaux portèrent notamment sur la renaissance de l’hébreu, mais aussi sur les kibboutzim et les moshavim, deux formes d’organisation collective caractéristiques de l’Israël de l’époque.

Des recherches secondaires consacrées aux relations entre nationalisme basque et Israël indiquent également que Benito del Valle aurait séjourné plusieurs mois dans un kibboutz israélien au début des années 1970.

Faute de disposer d’un témoignage primaire de Benito del Valle décrivant personnellement ce séjour, cette dernière information mérite toutefois d’être présentée avec prudence.

Son intérêt documenté pour Israël montre en tout cas que la fascination de certains fondateurs d’ETA ne se limitait nullement aux organisations armées sionistes.

Israël pouvait être observé comme :

un modèle d’indépendance nationale, une expérience linguistique et un laboratoire social.

Pour Julen Madariaga, l’intérêt allait cependant prendre une orientation beaucoup plus directement militaire.

Julen Madariaga lit Menahem Begin

Julen Madariaga est l’un des principaux fondateurs historiques d’ETA et l’un des militants qui défendent précocement le développement de la lutte armée.

En 1961, il est emprisonné.

Pendant sa détention, il lit en français La Révolte de Menahem Begin.

Begin avait été le chef de l’Irgoun, organisation clandestine sioniste qui mena notamment une campagne armée contre la présence britannique en Palestine mandataire avant la création de l’État d’Israël.

Il deviendra plusieurs décennies plus tard Premier ministre israélien.

Pour Madariaga, La Révolte n’est pas seulement un livre d’histoire.

L’expérience de l’Irgoun constitue un modèle susceptible d’être étudié par ETA.

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Menahem Begin dirigea l’Irgoun avant de devenir Premier ministre d’Israël. Son livre La Révolte fut lu par Julen Madariaga.

Pourquoi l’Irgoun intéressait-il ETA ?

Les militants révolutionnaires des années 1950 et 1960 disposent de nombreux exemples internationaux.

La Chine.

Cuba.

L’Algérie.

Le Vietnam.

Mais une grande partie de ces expériences repose sur la guérilla rurale.

Le Pays basque est différent.

Il s’agit d’une région fortement industrialisée, densément peuplée et urbanisée.

Madariaga cherche donc des exemples de lutte clandestine en milieu urbain.

L’expérience des organisations sionistes armées en Palestine l’intéresse précisément sous cet angle.

L’Irgoun avait développé des structures clandestines, organisé de petites cellules et mené des opérations dans des villes sous contrôle britannique.

Certaines règles de sécurité et de clandestinité de ce type d’organisation sont alors étudiées par les premiers militants basques.

Selon les recherches de l’historien José Antonio Lisbona, Madariaga aurait même envisagé avant son arrestation une action contre le gouvernement civil de Bilbao dont certains éléments auraient été inspirés par l’attaque de l’hôtel King David de Jérusalem, menée par l’Irgoun en 1946.

Ce projet ne fut jamais exécuté.

Mais l’intérêt pour l’organisation de Begin ne devait pas rester purement théorique.

1963 : ETA cherche une aide auprès de l’entourage de Menahem Begin

En 1963, Julen Madariaga et d’autres militants basques cherchent à établir des contacts avec les réseaux de Menahem Begin en France.

Par l’intermédiaire de contacts basques et israéliens, Madariaga rencontre à Paris Shlomo Steinberg, lié aux anciens réseaux de l’Irgoun et au mouvement politique Herout de Begin.

Madariaga expose la situation politique du Pays basque sous Franco.

Il présente ETA comme un mouvement basque de libération nationale.

Puis il formule une demande concrète :

obtenir une assistance et une formation pour développer la lutte clandestine d’ETA.

Selon le récit historique reconstitué par José Antonio Lisbona, Steinberg accepte de transmettre la demande à Begin.

Begin aurait refusé

La réponse aurait finalement été négative.

Begin aurait manifesté une certaine sympathie envers la cause qui lui était exposée, tout en refusant de fournir l’aide demandée.

Le contexte diplomatique peut expliquer cette position.

Israël entretient alors des relations stratégiques particulièrement étroites avec la France du général de Gaulle.

Aider une organisation nationaliste basque pouvait compromettre ces relations, d’autant plus que les revendications basques concernaient également des territoires situés du côté français de la frontière.

Il n’y eut donc pas d’instructeurs de l’ancien Irgoun venus former ETA.

Il faut cependant apporter une précision importante : le récit détaillé de la rencontre avec Steinberg et de la réponse de Begin repose principalement sur les recherches secondaires de José Antonio Lisbona.

Il ne doit donc pas être présenté comme si une correspondance originale entre Begin et ETA avait été découverte.

Cela n’enlève rien à un fait plus général : certains fondateurs d’ETA étudièrent effectivement Israël et les organisations sionistes comme modèles possibles.

ETA était-elle philosémite ?

Cette fascination peut-elle être qualifiée de philosémitisme ?

Les éléments disponibles ne permettent probablement pas d’aller aussi loin.

L’admiration concerne avant tout certaines réalisations politiques, linguistiques ou militaires du mouvement sioniste et de l’État d’Israël.

Madariaga étudie l’Irgoun.

Txillardegi s’intéresse à la renaissance de l’hébreu.

Benito del Valle observe les structures collectives israéliennes.

Autrement dit, les premiers militants d’ETA regardent souvent Israël à travers leur propre question nationale.

Ils voient la renaissance de l’hébreu et pensent à l’euskara.

Ils voient la création d’Israël et réfléchissent à l’indépendance basque.

Ils étudient l’Irgoun et cherchent des méthodes applicables à leur propre organisation clandestine.

Cette admiration politique ne constitue pas nécessairement une fascination particulière pour les Juifs en tant que peuple ou pour le judaïsme.

Et la question est encore plus complexe lorsque l’on remonte aux origines plus anciennes du nationalisme basque.

Sabino Arana : race basque, pureté du sang et question juive

Le nationalisme basque moderne est antérieur de plusieurs générations à ETA.

Son principal fondateur politique et intellectuel est Sabino Arana, né en 1865 et mort en 1903.

Chez Arana, la notion de race basque occupe une place centrale.

Les travaux historiques portant directement sur ses écrits décrivent un univers mêlant catholicisme intégriste, racisme, xénophobie et volonté de séparation entre les Basques et les populations venues du reste de l’Espagne.

La question juive apparaît également dans cette construction.

L’historien Jean-Frédéric Schaub a montré comment la construction d’une identité basque supposée racialement « pure » plongeait ses racines dans l’ancienne tradition espagnole de la limpieza de sangre, la « pureté de sang ».

Cette tradition distinguait notamment les « vieux chrétiens » des descendants de Juifs et de musulmans convertis.

Dans cette construction identitaire, la prétendue absence de mélange avec des Juifs et des musulmans pouvait servir de preuve de la pureté particulière des Basques.

Chez Arana, l’Espagnol non basque pouvait ainsi être présenté comme appartenant à une population racialement mélangée, contrairement au Basque supposé demeuré « pur ».

File:Sabin Arana Goiri, Bartzelonan (1883-1888).jpg

Sabino Arana, fondateur du nationalisme basque moderne, développa une conception fortement racialiste de l’identité basque.

Il existe donc bien un héritage antijuif dans certaines racines historiques du nationalisme basque.

Mais il serait historiquement incorrect d’en déduire une continuité automatique :

Sabino Arana → ETA → antisémitisme.

Plus d’un demi-siècle sépare les deux.

Et entre-temps, une partie du nationalisme basque radical change profondément de références.

ETA était-elle antisémite ?

À partir des sources disponibles, l’antisémitisme ne peut pas être considéré comme un élément constitutif de l’idéologie d’ETA.

Les grands éléments doctrinaux du mouvement sont ailleurs :

nationalisme révolutionnaire, indépendantisme, socialisme, marxisme, anticapitalisme et anti-impérialisme.

La haine des Juifs en tant que Juifs n’apparaît pas comme l’un de ses piliers fondamentaux.

Cela ne signifie évidemment pas qu’aucun militant ou texte issu de plusieurs décennies d’histoire d’ETA n’ait jamais comporté de propos antisémites.

Mais un propos individuel serait différent de l’existence d’un antisémitisme doctrinal de l’organisation.

L’hostilité ultérieure d’ETA envers Israël ne doit donc pas automatiquement être confondue avec une hostilité envers les Juifs.

Le changement majeur est avant tout idéologique.

Le grand retournement : d’Israël à la Palestine

Au cours des années 1960 et 1970, ETA évolue.

Les références au marxisme, au tiers-mondisme, à l’anticolonialisme et à l’anti-impérialisme occupent une place croissante.

Cette évolution transforme également la manière dont certains militants interprètent le conflit israélo-palestinien.

Dans les premières années d’ETA, Israël pouvait être regardé comme le résultat victorieux d’une lutte nationale contre une puissance impériale, en l’occurrence la Grande-Bretagne.

Dans la nouvelle grille anti-impérialiste adoptée par une partie de la gauche radicale européenne, les rôles changent.

Ce sont désormais les Palestiniens qui peuvent être perçus comme un peuple engagé dans une lutte de libération nationale.

Le déplacement est considérable.

Mais il ne correspond pas nécessairement au passage :

philosémitisme → antisémitisme.

Il correspond beaucoup plus clairement au passage :

Israël comme modèle de libération nationale → Palestine comme modèle de libération nationale.

Et cette solidarité avec les Palestiniens va progressivement dépasser les déclarations politiques.

ETA et les organisations palestiniennes : de la solidarité à l’entraînement

Dans les années 1970 et au début des années 1980, les relations deviennent matérielles.

Des sources occidentales font état de militants d’ETA ayant suivi des formations organisées par des mouvements palestiniens au Moyen-Orient.

Un document déclassifié de la CIA consacré aux soutiens internationaux au terrorisme indique explicitement que le FPLP disposait d’un important camp d’entraînement au Yémen du Sud et cite ETA parmi les organisations dont des membres avaient participé à ces formations.

Cette information change complètement la perspective historique.

Au début des années 1960, Madariaga avait tenté, selon les travaux disponibles, d’obtenir de l’aide auprès des anciens réseaux de Menahem Begin et de l’Irgoun.

Cette assistance n’avait pas été accordée.

Moins de vingt ans plus tard, des membres d’ETA suivent des entraînements organisés par une organisation palestinienne combattant Israël.

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Des membres du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP) à l’est du Jourdain en 1969. Photo : Thomas R. Koeniges / LOOK Magazine / Library of Congress — domaine public.

Le retournement est difficilement plus spectaculaire :

l’organisation basque qui avait étudié un mouvement sioniste comme modèle se retrouve désormais liée à des organisations palestiniennes hostiles à l’État d’Israël.

Des membres d’ETA ont-ils combattu directement Israël ?

Une question se pose alors : des militants d’ETA ont-ils réellement combattu l’armée israélienne ?

À ce stade, aucune preuve suffisamment solide ne permet de l’affirmer.

Lors de la guerre du Liban de 1982, une rumeur particulièrement spectaculaire circula : plus d’une centaine de membres d’ETA auraient été capturés par les forces israéliennes.

L’information fut démentie.

La présence d’etarras dans des camps d’entraînement liés aux mouvements palestiniens ne suffit pas à démontrer leur participation à des combats contre Tsahal.

Trois choses doivent donc être séparées :

la proximité politique d’ETA avec des mouvements palestiniens : documentée ;

la participation de militants d’ETA à des entraînements palestiniens : documentée ;

des combats directs entre ETA et l’armée israélienne : non établis.

Cette distinction est essentielle.

Antisionisme, anti-israélisme et antisémitisme : ne pas tout confondre

L’évolution d’ETA impose également de distinguer Juifs, sionisme et État d’Israël.

Une organisation peut être hostile à la politique israélienne sans développer pour autant une hostilité envers les Juifs comme groupe humain.

Pour démontrer l’existence d’un véritable discours antisémite structuré, il faudrait notamment retrouver dans les textes d’ETA des thèmes tels que :

la représentation des Juifs comme collectivité malfaisante ;

un prétendu contrôle juif de la finance ou des gouvernements ;

le mythe du complot juif mondial ;

la négation de la Shoah ;

ou d’autres stéréotypes antisémites classiques.

Les sources examinées permettent de documenter un rapprochement d’ETA avec la cause palestinienne et une hostilité croissante envers Israël.

Elles ne permettent pas de présenter l’antisémitisme comme l’une des doctrines fondamentales de l’organisation.

Ce point est d’autant plus important que certains Juifs basques furent eux-mêmes des adversaires déterminés d’ETA.

Fernando Múgica : juif, basque, attaché à Israël et assassiné par ETA

Le 6 février 1996, ETA assassine à Saint-Sébastien l’avocat et militant socialiste Fernando Múgica Herzog.

Son identité juive et son attachement à Israël étaient particulièrement affirmés.

Sa mère, Paulette Herzog, était une Juive polonaise marquée par les persécutions nazies.

Lors des funérailles de Fernando Múgica, le rabbin de Bayonne récita le Kaddish.

El País rapporta également que Múgica portait habituellement une étoile de David en or.

Et sous le franquisme, deux drapeaux étaient exposés dans sa maison :

une ikurriña basque et un drapeau israélien.

Cette association est particulièrement intéressante.

Elle montre qu’une identité basque affirmée et un profond attachement à Israël pouvaient parfaitement coexister.

Múgica avait également participé aux efforts en faveur de l’établissement de relations diplomatiques entre l’Espagne et Israël et considérait Israël comme une seconde patrie.

Rien dans les sources disponibles ne permet cependant d’attribuer son assassinat à son judaïsme.

ETA l’assassina dans le cadre de sa campagne contre ses adversaires politiques.

Son frère, Enrique Múgica Herzog, ancien ministre espagnol de la Justice et lui aussi d’ascendance juive, devint un adversaire particulièrement déterminé d’ETA.

Quelques jours après l’assassinat de Fernando, Enrique Múgica rejeta même explicitement les comparaisons entre ETA et le mouvement palestinien, jugeant qu’une telle comparaison constituait une insulte aux Palestiniens et à Yasser Arafat.

Y a-t-il eu des Juifs dans ETA ?

La réponse est beaucoup moins claire.

À ce stade des recherches, aucun membre important d’ETA dont l’identité juive serait à la fois clairement établie et historiquement documentée n’a pu être identifié.

Cela ne signifie évidemment pas qu’aucun Juif n’ait jamais appartenu à ETA au cours des nombreuses décennies d’existence de l’organisation.

Cela signifie simplement qu’aucun cas suffisamment solide ne permet aujourd’hui de présenter un « etarra juif » comme une figure historique connue.

Des personnes possédant des ascendances juives ont en revanche évolué dans certains milieux politiques radicaux proches de la cause indépendantiste basque.

Mais sympathiser avec une mouvance politique, soutenir des prisonniers ou fréquenter la gauche abertzale ne signifie pas appartenir à ETA.

La distinction doit donc être maintenue.

Des marins basques de l’Aliyah Bet aux camps palestiniens

Sur quelques décennies, la succession des événements demeure remarquable.

À la fin des années 1940, des marins basques participent à l’Aliyah Bet et à l’acheminement clandestin de milliers de réfugiés juifs vers la Palestine. Esteban Hernandorena poursuit même ensuite sa vie en Israël et intègre sa marine marchande.

Dans les années 1950 et 1960, la génération qui fonde ETA étudie à son tour différents aspects de l’expérience israélienne.

Txillardegi s’intéresse à la renaissance de l’hébreu.

Benito del Valle étudie Israël et ses structures collectives.

Julen Madariaga lit Menahem Begin.

L’Irgoun devient l’un des exemples examinés pour comprendre la clandestinité et la lutte urbaine.

Selon les recherches disponibles, ETA tente même en 1963 d’obtenir une aide auprès de l’entourage de Begin.

La tentative échoue.

Puis l’univers idéologique d’ETA change.

Le marxisme, le tiers-mondisme et l’anti-impérialisme prennent une importance croissante.

Les Palestiniens prennent progressivement, dans cette grille de lecture, la place qu’Israël occupait auparavant pour certains fondateurs : celle d’un peuple engagé dans une lutte de libération nationale.

Et des militants d’ETA finissent par suivre des entraînements organisés par le FPLP au Yémen du Sud.

Le parcours paraît presque circulaire :

une organisation qui avait cherché à apprendre auprès des hommes ayant combattu pour la création d’Israël finit par recevoir une formation de mouvements engagés dans la lutte contre cet État.

Conclusion : ETA, Israël et les Juifs, une histoire impossible à réduire à « pour » ou « contre »

L’histoire des relations entre ETA, Israël et les Juifs ne suit donc aucune ligne simple.

Les racines anciennes du nationalisme basque comportent chez Sabino Arana un racialisme fortement lié à la notion de pureté ethnique. Cette construction identitaire s’inscrit aussi dans une longue histoire espagnole de la « pureté du sang », marquée par l’exclusion des descendants de Juifs et de musulmans.

Pourtant, plusieurs décennies plus tard, certains fondateurs d’ETA regardent avec intérêt Israël, la renaissance de l’hébreu et l’Irgoun.

Ils n’en tirent pas tous les mêmes enseignements.

Pour certains, Israël constitue l’exemple récent d’une indépendance nationale obtenue.

Pour Txillardegi, l’expérience hébraïque présente un intérêt linguistique.

Pour Benito del Valle, Israël constitue aussi un modèle social à étudier.

Pour Madariaga, l’Irgoun fournit surtout un exemple de lutte clandestine adaptée à un environnement urbain.

Puis ETA évolue.

À mesure que le mouvement se rapproche du marxisme et de l’anti-impérialisme, les Palestiniens remplacent progressivement les sionistes dans le rôle du mouvement national auquel ETA choisit de s’identifier.

Cette transformation ne permet pas pour autant de décrire ETA comme une organisation « antisémite par essence », pas plus que l’intérêt de ses fondateurs pour Israël ne suffit à qualifier la première ETA de philosémite.

Le changement le plus nettement documenté concerne avant tout la lecture politique des luttes nationales.

Dans les années 1950 et 1960, Israël pouvait apparaître à certains militants comme la réussite d’un mouvement ayant obtenu son État.

Quelques décennies plus tard, dans une nouvelle grille anti-impérialiste, ce sont les Palestiniens qui occupent cette position.

Entre les deux se trouve l’un des retournements idéologiques les plus méconnus de l’histoire d’ETA.

Sources et références

  • José Antonio Lisbona, travaux consacrés aux relations entre Israël, le nationalisme basque et ETA, notamment aux contacts avec les réseaux liés à Menahem Begin.
  • Auñamendi Eusko Entziklopedia, notice consacrée à Esteban Hernandorena Zubiaga : participation au Pan York, transport des réfugiés juifs et carrière ultérieure dans la marine marchande israélienne.
  • CIA, The Supporters of International Terrorism, document déclassifié mentionnant la participation de membres d’ETA à des entraînements du FPLP au Yémen du Sud.
  • Jorge Polo Blanco, « Por la sangre y por Dios: Integrismo religioso y racismo en la doctrina de Sabino Arana Goiri », Revista de Humanidades, 2023.
  • Jean-Frédéric Schaub, « Entre basques et juifs, comment l’identité espagnole s’est racialisée », Politika/EHESS, 2018.
  • Travaux historiques consacrés à Ekin, aux origines d’ETA, à Txillardegi et à Julen Madariaga.
  • Publications historiques et témoignages relatifs à José María Benito del Valle, Zutik et Branka.
  • El País, « Un “Kadish” en el último adiós », 8 février 1996, consacré à Fernando Múgica Herzog.
  • El País, documents et entretiens relatifs à Fernando et Enrique Múgica et à l’assassinat de Fernando Múgica par ETA en février 1996.