Ces Français non juifs qui ont combattu dans Tsahal

Soldats de la brigade du Néguev pendant la guerre d’indépendance d’Israël, 20 octobre 1948. Photo : Hugo Mendelson / Government Press Office, National Photo Collection of Israel. Domaine public.
À la naissance de l’État d’Israël en 1948, des milliers de volontaires venus de l’étranger rejoignent ses forces armées. Ils sont connus sous le nom de Mahal, acronyme hébreu désignant les volontaires de l’étranger.
Parmi eux figurent plusieurs centaines de Français et de francophones. La grande majorité sont juifs. Mais certains ne le sont pas.
Retrouver leurs traces est aujourd’hui difficile : en 1948, être juif n’était pas une condition nécessaire pour rejoindre le Mahal et les archives ne précisent pas systématiquement la religion des volontaires. Trois Français peuvent néanmoins être identifiés avec suffisamment de certitude : Thadée Diffre, Guy Jactel et Roger Touriesse. Les archives de World Machal qualifient explicitement les trois hommes de non-juifs ou permettent de l’établir directement.
Leurs histoires sont très différentes. L’un devient commandant dans la jeune armée israélienne, un autre participe aux débuts de ses parachutistes et le troisième trouve la mort à Jérusalem quelques semaines après son arrivée.
Thadée Diffre : un Compagnon de la Libération dans le Néguev
Né à Cambrai en 1912 dans un milieu bourgeois catholique, Thadée Diffre possède déjà une carrière militaire considérable lorsqu’il décide de rejoindre les forces juives de Palestine. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il rallie la France libre, combat notamment en Afrique et au Moyen-Orient puis participe à la Libération au sein du Bataillon de Choc. Il termine la guerre capitaine et devient Compagnon de la Libération en 1945.
En février 1948, il se présente au bureau parisien de recrutement de la Haganah. Sa motivation est exceptionnellement bien documentée : une étude publiée par le département d’histoire de Tsahal indique que cet officier français catholique explique sa démarche par son identification au combat des Juifs de Palestine.
Après un entraînement en France, il débarque à Haïfa le 29 avril 1948 avec de faux papiers de réfugié lituanien. Il est enregistré dans la future armée israélienne sous le matricule 17797 et reçoit le nom de Teddy Eitan.
Son expérience est rapidement mise à contribution. Il forme des hommes à l’utilisation des half-tracks, rédige un manuel d’instruction pour l’infanterie et devient officier instructeur auprès du 89e bataillon de Moshé Dayan. En août 1948, il reçoit le commandement du 75e bataillon, avant de former une unité plus réduite d’environ 90 hommes : le Commando français, intégré à la brigade du Néguev.
Beersheva et la colline 113
Le Commando français participe à la conquête de Beersheva en octobre 1948. Diffre affirmera que ses hommes furent les premiers à pénétrer dans la ville ; cette priorité repose sur son propre témoignage, mais la participation de son unité à l’assaut est bien établie. Cinq de ses hommes sont tués et quatorze blessés.
L’unité participe ensuite à la prise et à la défense de la colline 113, près de Tse’elim. Les pertes sont encore plus lourdes : neuf morts et vingt-quatre blessés, parmi lesquels Diffre lui-même.

Soldats israéliens dans les rues de Beersheva après la reddition de la ville, 22 octobre 1948. Photo : Hugo Mendelson / Government Press Office, National Photo Collection of Israel. Domaine public.
Diffre sert environ quatorze mois dans les forces israéliennes. Sa carrière ne s’arrête pourtant pas avec Tsahal. Il reprend ensuite sa place dans la haute administration française, travaille en Oubangui, en Polynésie puis devient un proche collaborateur de Félix Houphouët-Boigny en Côte d’Ivoire. De 1966 à 1969, il est secrétaire général du gouvernement ivoirien. Il meurt dans un accident automobile près de Tarbes en décembre 1971.
En 1950, il publie le récit de son expérience, Néguev. L’héroïque naissance de l’État d’Israël, sous le pseudonyme d’Eddy Eytan.
Guy Jactel : du SAS aux premiers parachutistes israéliens
Guy Jactel est né à Versailles le 3 novembre 1926. À seize ans, en juin 1943, il rallie les Forces françaises libres. Breveté parachutiste à Ringway en janvier 1944, il sert dans les unités françaises du SAS britannique et participe notamment aux opérations Dingson, Spencer et Franklin. Il reçoit la Croix de guerre avec palme.
En 1948, cet ancien parachutiste part combattre en Israël. World Machal le présente explicitement comme un volontaire français chrétien non juif.
Dans son cas, nous connaissons même ses motivations par ses propres lettres. Jactel explique à ses anciens camarades SAS que lui et quatre compagnons ont quitté la France dans un esprit de justice et de solidarité, pour défendre une cause qu’ils estimaient juste.
Après avoir combattu à Jérusalem et dans le Néguev, Jactel est transféré en octobre 1948 à la nouvelle école parachutiste du mont Carmel. Sous-lieutenant dans Tsahal, il participe ainsi directement aux débuts du parachutisme militaire israélien.
Il raconte que son équipe forme environ 200 hommes, au saut mais également au maniement des armes et des explosifs. Le groupe est ensuite envoyé sur le front syrien et participe à des missions de reconnaissance et à des accrochages de patrouilles.

Préparation de parachutes en Israël, 1948. Photo : Benno Rothenberg / Meitar Collection / National Library of Israel / The Pritzker Family National Photography Collection. Licence CC BY 4.0.
Jactel reste en Israël jusqu’en novembre 1950, travaillant notamment dans des kibboutzim et sur différents projets civils du Néguev. Puis il reprend les armes sous uniforme français : il sert dix-huit mois pendant la guerre de Corée et demande ensuite à être rappelé comme officier parachutiste en Algérie. Il finit par s’installer en Suisse.
Il y meurt le 25 septembre 1980, à 53 ans.
Roger Touriesse : mort à Jérusalem
L’histoire de Roger Touriesse est beaucoup plus difficile à reconstituer.
Né en France en 1914, il s’engage volontairement en juin 1948. La base de World Machal le répertorie comme N/J — non-Jewish — et l’affecte à la brigade Etzioni.
Contrairement à Diffre et Jactel, aucun témoignage personnel retrouvé ne permet de déterminer ses motivations. Il serait donc hasardeux de lui attribuer une conviction politique ou religieuse particulière.
Son engagement dure seulement quelques semaines. Le 16 août 1948, Roger Touriesse est tué dans le secteur Mandelbaum à Jérusalem. Les archives françaises du Mahal indiquent qu’il est ensuite inhumé au cimetière chrétien de Haïfa.

Le passage Mandelbaum à Jérusalem en 1953, quelques années après la mort de Roger Touriesse dans ce secteur. Photo : Boris Carmi / Meitar Collection / National Library of Israel / The Pritzker Family National Photography Collection. Licence CC BY 4.0.
Combien de Français non juifs ont réellement combattu ?
Probablement davantage que ces trois hommes.
Lorsque Diffre prend le commandement du 75e bataillon, World Machal mentionne, outre les volontaires français et nord-africains, environ une demi-douzaine d’autres non-juifs. Le groupe de parachutistes français auquel appartient Jactel semble lui aussi avoir été composé à la fois de Juifs et de chrétiens.
Mais identifier précisément ces hommes est une autre affaire. Une appartenance religieuse ne peut évidemment pas être déduite d’un patronyme.
Il est donc préférable de s’en tenir aux trois cas documentés plutôt que de transformer des probabilités en certitudes.

Monument consacré au Commando français de la brigade du Néguev à Beersheva, en souvenir des combattants placés sous le commandement de Teddy Diffre Eitan. Photo : Dr Avishai Teicher (Avi1111), 9 octobre 2017. Licence CC BY-SA 4.0.
1967 : la parenthèse Serge de Beketch
Un cas beaucoup plus tardif mérite quelques lignes.
Serge de Beketch, qui deviendra par la suite journaliste et personnalité de la presse d’extrême droite française, a affirmé avoir tenté de partir s’engager dans l’armée israélienne lors de la guerre des Six Jours en 1967. Le récit disponible indique que la brièveté du conflit empêcha finalement cet engagement de se concrétiser. Il ne doit donc pas être compté parmi les anciens soldats de Tsahal. Cette anecdote repose essentiellement sur ses récits ultérieurs et doit être présentée comme telle.
1967 : des volontaires français, mais pas comme combattants
La guerre des Six Jours provoque pourtant en France un important mouvement de volontariat en faveur d’Israël.
Mais contrairement à 1948, ces volontaires ne sont pas destinés au front.
Le 8 juin 1967, l’ambassade d’Israël à Paris explique au Monde recevoir entre 1 200 et 1 500 volontaires par jour, tout en précisant qu’ils doivent remplacer à l’arrière les Israéliens mobilisés : il s’agit d’un service civil et non d’un service militaire. Deux jours auparavant, Jean-Claude Servan-Schreiber parlait déjà de volontaires chargés d’aider à assurer la continuité économique du pays.
Le volontariat français en faveur d’Israël continue donc après 1948, mais l’engagement de Français non juifs comme véritables soldats de Tsahal devient une tout autre réalité.
Et aujourd’hui ?
Le Mahal existe toujours, mais ses conditions d’admission ont profondément changé.
La page officielle française de Tsahal indique actuellement que le programme permet aux étrangers admis de servir de 14 à 18 mois dans des unités régulières, y compris combattantes, mais exige notamment d’avoir au moins un grand-parent de confession juive.
Un Français non juif peut donc éventuellement être admis s’il possède l’ascendance requise. En revanche, un Français sans cette ascendance ne peut plus simplement reproduire en 2026 le parcours de Thadée Diffre.
Sar-El constitue une autre forme de volontariat : les participants effectuent pendant quelques semaines des tâches sur des bases militaires et participent à un programme éducatif, ce qui est distinct de l’enrôlement militaire du Mahal.
Une brève fenêtre de l’histoire
Thadée Diffre, Guy Jactel et Roger Touriesse appartiennent finalement à un moment très particulier.
En 1948, l’armée israélienne est encore en cours de constitution et recherche notamment l’expérience militaire de volontaires étrangers. Diffre et Jactel sortent presque directement de la Seconde Guerre mondiale : le premier avait combattu avec la France libre et le Bataillon de Choc ; le second avec les parachutistes SAS.
Sans être juifs, ils choisissent de mettre cette expérience militaire au service du nouvel État d’Israël.
Touriesse effectue le même choix, mais meurt à Jérusalem avant d’avoir laissé un témoignage permettant de comprendre ses motivations.
Leurs parcours ne semblent donc pas constituer le début d’une tradition durable. Ils témoignent plutôt d’une brève fenêtre historique ouverte en 1948, lorsque, parmi les milliers de volontaires juifs venus défendre le nouvel État, quelques Français chrétiens purent eux aussi endosser l’uniforme de sa toute jeune armée.
