Inspecteur Derrick, les Juifs et le nazisme : ce que l’on sait réellement

Diffusée en Allemagne de 1974 à 1998, Inspecteur Derrick compte 281 épisodes et demeure l’une des séries policières allemandes les plus connues à l’étranger.

À première vue, elle entretient peu de rapports directs avec l’histoire des Juifs ou de la Shoah. Ses intrigues se déroulent essentiellement dans l’Allemagne contemporaine et mettent en scène des crimes, des familles, des relations amoureuses, des conflits d’argent ou de pouvoir.

Pourtant, l’histoire de la série croise à plusieurs reprises celle de l’Allemagne nazie et de l’après-guerre. Cela tient d’abord au parcours de son scénariste, Herbert Reinecker, et de son acteur principal, Horst Tappert. Mais certains épisodes font également ressurgir ce passé, parfois de manière indirecte, parfois explicitement.

 

« Certains sont allés au bout de leurs idées… »

Dans l’épisode « Un cri dans la nuit » (Schrei in der Nacht), diffusé en Allemagne en 1989, une prostituée, Manuela Schröder, est retrouvée étranglée dans l’Englischer Garten de Munich.

Au cours de l’enquête, Derrick est confronté à un homme développant une conception radicale de la morale à l’égard des prostituées.

Dans la version française, celui-ci explique qu’il va « au bout de ses idées ».

Derrick lui répond :

« Par le passé, certains sont allés au bout de leurs idées. On a vu ce que ça a donné. »

Ni Hitler, ni le nazisme, ni les Juifs ne sont explicitement mentionnés. La référence historique reste donc implicite.

Herbert Reinecker : propagandiste SS avant de créer Inspecteur Derrick

Herbert Reinecker est né en 1914. Il avait 19 ans lors de l’arrivée de Hitler au pouvoir en 1933 et s’engagea dans les organisations du régime national-socialiste.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, il fut notamment correspondant de guerre et propagandiste SS. Ses écrits furent publiés dans des organes de propagande du régime.

Après la guerre, Reinecker poursuivit une carrière de scénariste et devint l’un des auteurs importants de la télévision ouest-allemande. Il créa notamment Der Kommissar, diffusé de 1969 à 1976, puis Derrick.

Une particularité distingue cette dernière de nombreuses séries télévisées : Herbert Reinecker a écrit les scénarios des 281 épisodes de Derrick. Il fut donc responsable de son univers et de ses dialogues pendant près de 25 ans.

Le parcours de Reinecker et les relations entre son activité sous le IIIe Reich et son œuvre d’après-guerre ont fait l’objet de recherches historiques.

L’historienne allemande Haydée Mareike Haass lui a notamment consacré en 2024 l’ouvrage Herbert Reinecker. NS-Propagandist und bundesdeutscher Erfolgsautor. Eine mediale Verwandlungsgeschichte.

Ses travaux étudient notamment la présence dans son œuvre de questions telles que la culpabilité, la responsabilité individuelle, le comportement des témoins et la complicité, dans le contexte des débats de l’Allemagne d’après-guerre. Ils s’intéressent également aux transformations, mais aussi aux continuités, entre les conceptions de Reinecker avant et après 1945.

 

Les marginaux et la bourgeoisie dans Inspecteur Derrick

Un élément revient fréquemment dans la série : les criminels de Derrick appartiennent souvent aux classes moyennes ou supérieures ou évoluent dans des milieux apparemment respectables.

De nombreuses intrigues se déroulent dans des villas, des familles aisées, des entreprises ou des environnements bourgeois. Le statut social n’y constitue donc pas un indicateur de moralité.

À l’inverse, la série met régulièrement en scène des prostituées, alcooliques, petits délinquants, personnes pauvres ou isolées et jeunes en rupture sociale. Ces personnages peuvent être victimes, témoins ou suspects ; certains sont également présentés comme capables de loyauté, d’affection ou de solidarité.

On peut constater ce contraste dans la série. En revanche, aucune source historique connue ne permet d’affirmer que Reinecker ait conçu ces marginaux comme des représentations des Juifs persécutés sous le nazisme. Une telle lecture relève donc de l’interprétation.

 

« Paddenberg » : quand la Seconde Guerre mondiale entre dans Derrick

Le passé de la guerre apparaît de façon beaucoup plus directe dans « Paddenberg », diffusé en 1975.

Robert Hofer reconnaît un homme avec lequel il avait été détenu dans un camp de prisonniers de guerre après la Seconde Guerre mondiale. À l’époque, cet homme se faisait appeler Goldinger. Il vit désormais sous le nom de Paddenberg et a construit une existence prospère.

Lors de son évasion du camp, Paddenberg avait tué un soldat américain.

Plusieurs décennies plus tard, il craint que Hofer ne révèle son passé ou ne le fasse chanter. Hofer n’en a pourtant pas l’intention. Paddenberg l’assassine malgré tout.

L’épisode ne traite ni de la Shoah ni d’un crime commis contre les Juifs, et Paddenberg n’est pas présenté comme un criminel nazi. Il constitue néanmoins un exemple direct de l’irruption des conséquences de la guerre dans Derrick.

Le Deutsches Historisches Museum a d’ailleurs retenu cet épisode dans une programmation consacrée à Herbert Reinecker, en soulignant son rapport avec l’époque nazie et l’immédiat après-guerre.

L’épisode intervient également dans un contexte particulier. En 1975, la prescription du meurtre et, plus largement, celle des crimes du passé faisaient l’objet d’importants débats politiques et juridiques en République fédérale d’Allemagne. L’imprescriptibilité du meurtre ne sera définitivement inscrite dans le droit ouest-allemand qu’en 1979.

 

Horst Tappert, l’inspecteur Derrick, avait servi dans la Waffen-SS

En 2013, cinq ans après la mort de Horst Tappert, des recherches dans les archives allemandes révélèrent que l’acteur avait servi dans la Waffen-SS pendant la Seconde Guerre mondiale.

Une fiche militaire indique notamment son appartenance en 1943 à une unité de la division SS Totenkopf.

Cette division, constituée à l’origine à partir de personnels liés au système concentrationnaire SS, s’est rendue responsable de crimes de guerre. L’histoire de certaines de ses unités est également liée aux crimes du régime national-socialiste contre les Juifs.

Une distinction est toutefois indispensable : aucune preuve connue n’établit que Horst Tappert ait personnellement participé à un crime de guerre ou à l’extermination des Juifs.

Les documents établissent son appartenance à la Waffen-SS, sans permettre d’en déduire une implication individuelle dans ces crimes. Tappert n’avait pas publiquement révélé cette appartenance de son vivant.

File:Bundesarchiv Bild 101I-721-0395-13, Paris, Panzereinheit der Waffen-SS.jpg

Unité de la Waffen-SS en France pendant la Seconde Guerre mondiale. Cette photographie ne représente pas Horst Tappert. Crédit : Bundesarchiv, Bild 101I-721-0395-13 / Janke / CC BY-SA 3.0 DE.

 

Peter, le camarade juif de Horst Tappert

Bien avant cette révélation, Horst Tappert avait raconté le souvenir d’un camarade juif prénommé Peter, disparu pendant la période nazie.

Tappert avait expliqué ne pas savoir ce qu’il était devenu.

Après la publication d’une interview dans laquelle il évoquait ce souvenir, il apprit que Peter avait été assassiné à Auschwitz.

Le journaliste Jan Weiler, qui avait rencontré Tappert, a rapporté la réaction de l’acteur lorsqu’il découvrit le sort de son ancien camarade.

 

Auschwitz devait apparaître dans un épisode de Derrick

Le rapport entre Derrick et la Shoah devient explicite avec une histoire qui ne fut finalement jamais tournée.

À la fin de la série, Herbert Reinecker écrivit un scénario intitulé « Dr. Traut ». Le texte évoquait Auschwitz et notamment sa rampe ferroviaire, tout en établissant un rapprochement avec les crimes commis contre les musulmans pendant la guerre de Bosnie.

Horst Tappert refusa de tourner cette histoire.

Selon les témoignages publiés, l’acteur contestait cette comparaison. Il considérait les crimes commis en Bosnie comme extrêmement graves, mais estimait que l’extermination des Juifs d’Europe par l’Allemagne nazie constituait un événement historique singulier, difficilement comparable à d’autres violences de guerre.

Le scénario ne devint donc jamais un épisode de Derrick. Il fut cependant présenté publiquement sous forme de lecture en 1999.

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Auschwitz II-Birkenau, vue depuis l’intérieur du camp. Photographie : Logaritmo, 28 novembre 2007 — domaine public. L’auteur a explicitement renoncé à ses droits et placé l’image dans le domaine public mondial.

Conclusion : quels liens entre Inspecteur Derrick, les Juifs et le nazisme ?

Inspecteur Derrick n’est pas une série sur la Shoah, et les références explicites aux Juifs ou au génocide sont rares.

Mais plusieurs faits permettent de la replacer dans l’histoire de l’Allemagne d’après-guerre : son unique scénariste, Herbert Reinecker, avait été propagandiste SS ; Horst Tappert avait servi dans la Waffen-SS ; certains épisodes font ressurgir le passé de la guerre ; et Reinecker avait finalement écrit avec Dr. Traut une histoire dans laquelle Auschwitz devait apparaître directement.

Les recherches consacrées à Reinecker montrent par ailleurs l’importance, dans son œuvre d’après-guerre, des questions de culpabilité, de responsabilité, de complicité et de comportement des témoins.

Cela suffit à établir un rapport réel entre Derrick et le passé national-socialiste. En revanche, les sources ne permettent pas de présenter l’ensemble de la série comme une allégorie du nazisme, ni ses personnages marginaux comme des représentations des Juifs persécutés.

Quant à la phrase prononcée par Derrick dans « Un cri dans la nuit » :

« Par le passé, certains sont allés au bout de leurs idées. On a vu ce que ça a donné. »

Le scénario ne précise pas davantage à quel passé il fait référence.

Sources et références

  • Haydée Mareike Haass, Herbert Reinecker. NS-Propagandist und bundesdeutscher Erfolgsautor. Eine mediale Verwandlungsgeschichte, Metropol Verlag, 2024.
  • Deutsche Hochschule der Polizei, travaux de Haydée Mareike Haass consacrés à Herbert Reinecker et à son œuvre avant et après 1945.
  • Deutsches Historisches Museum, programmation consacrée à Herbert Reinecker et présentation de l’épisode Paddenberg.
  • Der Tagesspiegel, « Tapperts Division war am Holocaust beteiligt », 1er mai 2013.
  • Der Tagesspiegel, articles consacrés à la découverte de l’appartenance de Horst Tappert à la Waffen-SS, avril-mai 2013.
  • Die Welt, articles consacrés à Horst Tappert et au scénario inédit Dr. Traut.
  • Jan Weiler, témoignage concernant Horst Tappert et son camarade juif Peter.
  • H-Soz-Kult, recension scientifique de l’ouvrage de Haydée Mareike Haass.
  • sehepunkte, recension de l’étude de Haass consacrée à Reinecker.
  • Derrick Database, épisode Schrei in der Nacht (« Un cri dans la nuit »), scénario de Herbert Reinecker, première diffusion sur la ZDF le 2 juin 1989.