Juifs dans l’espace : de Mars au « sionisme extraterrestre », quel avenir pour le judaïsme hors de la Terre ?

Des astronautes juifs ont déjà emporté Torah et mezouzot dans l’espace. Des écrivains ont imaginé des communautés juives sur la Lune, Mars ou Vénus. Des rabbins réfléchissent désormais aux règles de Shabbat hors de la Terre. Mais que se passerait-il si une véritable civilisation juive extraterrestre apparaissait ? Et l’antisémitisme disparaîtrait-il si les Juifs quittaient un jour complètement notre planète ?

Des Juifs dans l’espace : une idée moins récente qu’on pourrait le croire

Depuis près de deux mille ans, des communautés juives se sont établies dans des régions extrêmement diverses. Europe, Afrique du Nord, Moyen-Orient, Amériques, Asie, Australie : la diaspora juive a fini par couvrir une grande partie du monde.

Mais que se passerait-il si, dans quelques siècles, le monde ne suffisait plus ?

La question semble tout droit sortie de la science-fiction.

Pourtant, des Juifs sont déjà allés dans l’espace. Des objets rituels juifs ont quitté la Terre. Israël a envoyé une sonde vers la Lune. Des rabbins ont commencé à réfléchir à la pratique du judaïsme sur Mars. Des écrivains ont imaginé des États, des refuges et des diasporas juives extraterrestres.

Et dès 1907, bien avant le premier vol spatial, Mars apparaissait déjà dans une représentation satirique comme une possible destination territoriale pour les Juifs.

L’idée d’une existence juive extraterrestre possède donc une histoire beaucoup plus ancienne qu’on pourrait le croire. La chercheuse Lena Kugler lui a d’ailleurs consacré une étude universitaire, “Jews in Space”: A History of Extraterrestrial Diaspora and the Future of Galactic Jewishness, qui analyse notamment les rapports entre diaspora, territorialisme, sionisme et imaginaire spatial.

Cet article partira de cette histoire réelle avant d’aller beaucoup plus loin.

Que deviendrait le judaïsme si une communauté juive permanente naissait sur Mars ? Jérusalem resterait-elle son centre ? Pourrait-on encore parler de diaspora ?

Et si tous les Juifs finissaient par quitter la Terre, l’antisémitisme disparaîtrait-il avec eux ?

À partir de quand ne parlerait-on plus simplement de Juifs vivant dans l’espace, mais d’une véritable civilisation juive extraterrestre ?

Les Juifs ont déjà quitté la Terre

La présence juive dans l’espace n’est plus une fiction depuis plus d’un demi-siècle.

En janvier 1969, le cosmonaute soviétique Boris Volynov participe à la mission Soyouz 5 et devient généralement considéré comme le premier Juif à avoir voyagé dans l’espace. La presse juive s’intéresse dès l’époque à ses origines familiales.

Quinze ans plus tard, en 1984, Judith Resnik voyage à bord de la navette Discovery. Ingénieure et astronaute américaine élevée dans une famille juive, elle trouve la mort moins de deux ans plus tard dans l’explosion de Challenger.

Mais une étape supplémentaire est franchie avec l’astronaute américain Jeffrey Hoffman.

Hoffman ne se contente pas d’être un astronaute juif.

Il décide d’emporter avec lui des éléments de la vie juive.

Lors de son premier vol, en avril 1985, son kit personnel contient notamment quatre mezouzot ainsi que des éléments liés au talith. Avant son départ, Hoffman avait discuté avec son rabbin de la possibilité d’accomplir quelque chose présentant un intérêt spécifiquement juif pendant sa mission.

Au cours de ses différentes missions, d’autres objets juifs prendront à leur tour le chemin de l’espace.

Une Torah sera lue en orbite.

Une menorah y sera utilisée.

Des dreidels flotteront en apesanteur.

Hoffman partagera même avec l’astronaute juif Scott Horowitz une couchette à laquelle une mezouza avait été fixée avec du Velcro.

Une mezouza en apesanteur : l’image pourrait presque servir de symbole à toute notre histoire.

La présence juive dans l’espace n’est alors plus seulement celle d’individus ayant des origines juives : des pratiques et des objets du judaïsme ont eux aussi quitté la Terre.

3 Questions: Jeffrey Hoffman on the Space Shuttle at 30 | MIT News | Massachusetts Institute of Technology

Légende : L’astronaute américain Jeffrey Hoffman a emporté dans l’espace plusieurs objets liés au judaïsme, dont des mezouzot et un rouleau de Torah. Il a contribué à faire passer la présence juive dans l’espace du simple fait biographique à une véritable expérience religieuse.

Cette distinction est importante.

Être juif et participer à un programme spatial n’implique évidemment pas que cette activité soit elle-même « juive ». Judith Resnik participait au programme spatial américain ; Boris Volynov au programme soviétique.

Avec Hoffman apparaît volontairement une dimension juive de l’expérience spatiale.

Ilan Ramon : Israël entre dans l’histoire spatiale

En 2003, une nouvelle étape est franchie avec Ilan Ramon, premier astronaute israélien.

Ramon voyage à bord de Columbia. Il meurt avec les six autres membres de l’équipage lors de la désintégration de la navette, le 1er février 2003.

Son voyage soulève également une question qui nous conduira beaucoup plus loin dans cet article :

comment pratiquer le judaïsme lorsque les conditions astronomiques sur lesquelles reposent certaines pratiques religieuses disparaissent ?

Dans une navette en orbite terrestre, un astronaute peut assister à un lever ou un coucher du Soleil environ toutes les 90 minutes.

Faut-il alors célébrer Shabbat toutes les quelques heures ?

Évidemment non.

Mais derrière une question qui pourrait paraître amusante se cache un problème entièrement nouveau : pendant des millénaires, la halakha a été élaborée pour des êtres humains vivant sur Terre.

Ilan Ramon s’est donc renseigné sur la manière de déterminer Shabbat dans l’espace. Des réponses rabbiniques ont notamment proposé de conserver un cycle terrestre de vingt-quatre heures lié à un lieu de référence plutôt que de suivre chacun des levers et couchers du Soleil observés en orbite.

L’espace venait de transformer une expérience de pensée rabbinique en question pratique posée par un astronaute.

“Lock the Doors”: Remembering the Loss of Columbia, OTD in 2003 - AmericaSpace

Légende : Ilan Ramon (1954-2003), premier astronaute israélien. Sa mission à bord de Columbia a notamment posé concrètement la question de l’observance de Shabbat en orbite.

D’Israël à la Lune : Beresheet

L’exploration spatiale possède désormais également une dimension israélienne.

Le programme spatial israélien développe satellites et technologies spatiales, tandis que l’organisation SpaceIL s’est lancée dans un projet beaucoup plus spectaculaire : envoyer un engin israélien sur la Lune.

La sonde Beresheet atteint l’orbite lunaire en 2019 avant de s’écraser lors de sa tentative d’alunissage. La mission constitue néanmoins une étape importante de l’histoire spatiale israélienne.

Beresheet transportait par ailleurs une capsule temporelle contenant différents éléments de la culture et de l’histoire israéliennes et juives, notamment des textes et symboles nationaux.

Il faut cependant éviter une confusion essentielle :

un programme spatial israélien n’est pas un programme de colonisation juive de l’espace.

Israël est un État et son programme spatial répond à des objectifs scientifiques, technologiques et nationaux.

Mais quelque chose d’historiquement nouveau s’est néanmoins produit.

Après que des Juifs ont participé aux programmes spatiaux soviétique et américain, un État à majorité juive est lui-même devenu un acteur de l’exploration spatiale.

Et cela rend encore plus étonnant un document datant de plus d’un siècle.

1907 : et pourquoi pas envoyer les Juifs sur Mars ?

With Australia no long a possible Jewish homeland, Mars is offered as a new territory. Postcard with drawing by Mikhail Liubashka (1907), YIVO online exhibition Other Zions

Légende : Dès 1907, Mikhail Liubashka évoque satiriquement Mars dans le contexte de la recherche d’un territoire juif. Plus d’un demi-siècle avant le premier homme dans l’espace, la planète rouge entrait déjà dans l’imaginaire territorial juif.

Nous sommes en 1907.

Youri Gagarine ne naîtra que vingt-sept ans plus tard.

Aucun être humain n’a voyagé dans l’espace.

Pourtant, Mars apparaît déjà dans l’histoire de l’imaginaire territorial juif.

Une représentation satirique de Mikhail Liubashka évoque Mars comme nouvelle possibilité territoriale pour les Juifs. Lena Kugler replace précisément ce document dans le contexte des débats contemporains autour du territorialisme juif.

Pour comprendre la plaisanterie, il faut revenir à un débat extrêmement sérieux qui traverse alors le monde juif.

Le sionisme n’est pas le seul mouvement à chercher une solution territoriale à la « question juive ».

Autour notamment d’Israel Zangwill, le territorialisme défend l’idée qu’un territoire permettant aux Juifs de vivre collectivement en sécurité pourrait éventuellement être recherché ailleurs qu’en Palestine.

Différentes régions du monde sont envisagées au fil du temps.

Mais à force de chercher un territoire disponible sur Terre, la satire finit par poser une question absurde :

et pourquoi pas Mars ?

L’espace devient ainsi, dès le début du XXe siècle, le prolongement imaginaire de la recherche d’un refuge.

Personne ne dispose évidemment en 1907 des moyens techniques permettant de transformer cette idée en programme politique.

Mais l’image est extraordinaire rétrospectivement.

Car quelques décennies plus tard, l’idée d’envoyer les Juifs ailleurs ne sera plus seulement matière à plaisanterie.

1933 : quand un rabbin imagine des Juifs sur la Lune

Le 30 janvier 1933, Adolf Hitler devient chancelier d’Allemagne.

Quelques mois plus tard, le rabbin berlinois Martin Salomonski commence à publier Zwei im andern Land.

Dans le monde imaginé par Salomonski, la question du territoire juif est transposée à l’échelle interplanétaire.

Une population juive finit par être associée à un projet de départ vers la Lune.

Ce qui ressemblait encore en 1907 à une plaisanterie prend, dans l’Allemagne de 1933, une tonalité entièrement différente.

© Jonah Lubin

Légende : Le rabbin et écrivain berlinois Martin Salomonski imagine en 1933 une réponse extraterrestre à la « question juive ». Quelques années plus tard, il sera lui-même déporté puis assassiné pendant la Shoah.

Le destin de son auteur donne rétrospectivement à cette fiction une dimension tragique.

Salomonski sera déporté et finalement assassiné en 1944.

L’idée d’un refuge extraterrestre acquiert alors une signification vertigineuse :

jusqu’où faudrait-il partir pour échapper à l’antisémitisme ?

« Jews in Space » : Mel Brooks transforme l’idée en gag

Près d’un demi-siècle plus tard, Mel Brooks apporte une réponse beaucoup moins grave.

À la fin de History of the World, Part I en 1981, le réalisateur présente de fausses bandes-annonces de ce que pourrait contenir une deuxième partie.

Et apparaît alors :

JEWS IN SPACE.

Des Juifs voyagent dans un vaisseau spatial en chantant Jews in Space.

C’est du pur Mel Brooks.

Mais le gag s’inscrit involontairement dans une histoire déjà ancienne :

Mars comme territoire juif en 1907.

Une destination lunaire chez Salomonski en 1933.

Puis des Juifs galactiques dans la comédie américaine en 1981.

mel brooks

Légende : En 1981, Mel Brooks transforme la présence juive dans l’espace en gag avec la fausse bande-annonce « Jews in Space » à la fin de History of the World, Part I.

Mais la science-fiction juive était déjà allée beaucoup plus loin que Mel Brooks.

Un congrès néo-sioniste… sur Vénus

En 1974, l’écrivain américain William Tenn, né Philip Klass, publie une nouvelle au titre merveilleux :

On Venus, Have We Got a Rabbi!

L’action se déroule autour d’un congrès néo-sioniste interstellaire organisé sur Vénus.

Une population issue d’une ancienne communauté juive réclame sa reconnaissance comme appartenant toujours au peuple juif après des générations de vie extraterrestre et de transformations.

Sont-ils toujours juifs ?

Qui possède l’autorité nécessaire pour le décider ?

Tenn transforme ainsi la vieille question :

« Qui est juif ? »

en problème interstellaire.

Et son histoire contient quelque chose d’encore plus intéressant pour la suite.

Les Juifs installés sur une autre planète n’ont pas nécessairement échappé aux mécanismes qui existaient sur Terre.

Des crises surviennent.

Des accusations apparaissent.

Et les persécutions recommencent.

Autrement dit :

les Juifs ont quitté la Terre, mais l’antisémitisme les a suivis.

Cette idée va devenir l’un des fils conducteurs de notre enquête.

Mais d’autres écrivains vont pousser l’expérience encore plus loin.

Il ne s’agira bientôt plus seulement de mettre des Juifs dans l’espace.

Il s’agira d’y créer des mondes juifs.

Quand la science-fiction invente de véritables mondes juifs extraterrestres

Avec William Tenn, l’espace n’est déjà plus simplement un décor.

La dispersion des Juifs hors de la Terre reproduit certains problèmes qui ont traversé leur histoire terrestre : migrations, éloignement entre communautés, transformations culturelles, persécutions et question de l’appartenance au peuple juif.

D’autres auteurs vont pousser cette logique encore plus loin.

Il ne s’agit plus seulement d’imaginer des Juifs dans l’espace.

Il devient possible d’imaginer une société juive qui n’aurait plus besoin de la Terre pour exister.

Planet of the Jews : fuir l’antisémitisme en changeant de planète

En 1999, le rabbin et écrivain américain Philip Graubart publie un roman au titre particulièrement explicite :

Planet of the Jews.

L’humanité est désormais capable de coloniser d’autres mondes. Et dans ce contexte futuriste, une très vieille question réapparaît : celle du refuge juif.

La logique est finalement simple.

Lorsqu’un pays devient dangereux, on peut tenter d’en rejoindre un autre.

Lorsque plusieurs pays deviennent dangereux, on peut changer de continent.

Mais que faire si c’est la planète entière qui devient hostile ?

Changer de planète.

Le roman transpose ainsi dans l’espace plusieurs thèmes profondément liés à l’histoire juive : antisémitisme, diaspora, mémoire de la Shoah, survie collective et recherche d’un territoire où vivre en sécurité.

L’espace devient alors le refuge ultime.

Cette idée pourrait sembler purement contemporaine si nous n’avions pas déjà rencontré Liubashka en 1907 et Salomonski en 1933.

Une étrange continuité apparaît :

trouver un pays → trouver un territoire → trouver une planète.

Et cette progression conduit naturellement à une idée encore plus radicale.

Non plus simplement un refuge extraterrestre pour des Juifs.

Mais un nouvel Israël extraterrestre.

cover image The Planet of the Jews

Légende : Dans Planet of the Jews (1999), Philip Graubart transpose dans l’espace les thèmes de l’antisémitisme, du refuge et de la survie collective juive.

« New Israel » : des kibboutzim sur Mars

L’écrivain israélien Lavie Tidhar imagine précisément cette situation dans son univers de science-fiction.

Sur Mars existe New Israel.

Et ce nouvel Israël possède même des kibboutzim martiens.

Nous ne sommes donc plus dans le cas de quelques familles juives installées au sein d’une colonie internationale.

Une organisation collective juive et israélienne a été transposée sur une autre planète.

Tidhar pousse ailleurs son univers jusqu’à évoquer un astéroïde Zion quittant le système solaire.

La science-fiction permet ainsi d’effectuer une expérience impossible dans le monde réel :

séparer Israël d’Eretz Israël.

Un « New Israel » pourrait politiquement être un État juif tout en étant situé à des dizaines de millions de kilomètres de la terre historique d’Israël.

Et cela pose une question fascinante :

un État juif situé sur Mars serait-il une continuation du sionisme, ou au contraire une nouvelle forme de territorialisme rompant avec le principe du retour à Sion ?

À ce stade, la réponse appartient à la fiction.

Car malgré nos recherches, nous n’avons pas retrouvé de mouvement politique juif historique important ayant réellement entrepris de créer un État juif extraterrestre.

La distinction est essentielle.

Il existe une histoire documentée de l’idée.

Il existe des œuvres imaginant sa réalisation.

Il existe aujourd’hui des réflexions sur la vie juive dans de futures colonies spatiales.

Mais il n’existe pas, à notre connaissance, un équivalent martien de l’Organisation sioniste mondiale ayant entrepris de créer un État juif sur Mars.

L’expression « sionisme extraterrestre » sera donc utilisée ici comme un concept permettant d’interroger ces représentations et ces futurs possibles, et non comme le nom d’un mouvement politique historique constitué.

sands

Légende : La science-fiction de Lavie Tidhar imagine un « New Israel » sur Mars, jusqu’à transposer le modèle du kibboutz dans une civilisation martienne.

Starglass : cinq siècles de diaspora dans un vaisseau

Une autre œuvre va encore plus loin.

Dans Starglass de Phoebe North, publié en 2013, une population juive voyage à bord d’un gigantesque vaisseau générationnel vers une planète appelée Zehava.

Le voyage dure environ cinq cents ans.

Plus personne parmi les dernières générations n’a connu la Terre.

Les enfants naissent dans le vaisseau.

Ils y grandissent.

Ils y fondent des familles.

Ils y meurent.

Le judaïsme n’est donc plus pratiqué par des Terriens temporairement dans l’espace.

Il est transmis à des générations d’êtres humains qui n’ont jamais vécu sur Terre.

C’est une rupture fondamentale.

Car jusqu’à présent, même les communautés juives les plus éloignées avaient toujours partagé avec Jérusalem une chose élémentaire :

elles habitaient la même planète.

Dans Starglass, même cette évidence disparaît.

Et lorsque les voyageurs atteignent enfin Zehava, une autre question surgit : la planète n’est pas simplement un territoire vide attendant ses nouveaux habitants.

La vieille question de la colonisation et de la présence d’une population autochtone réapparaît donc sous une forme extraterrestre.

L’espace n’efface pas nécessairement les problèmes politiques de la Terre.

Il peut simplement les déplacer vers d’autres mondes.

L’antisémitisme peut-il lui aussi quitter la Terre ?

William Tenn avait déjà imaginé une réponse particulièrement sombre.

Dans On Venus, Have We Got a Rabbi!, une ancienne population juive s’est établie sur Rigel IV.

Au fil du temps, ses descendants s’adaptent à leur environnement.

Mais l’histoire politique de la planète connaît guerres, crises et dictatures.

Et un mécanisme familier réapparaît.

Les Juifs sont désignés comme responsables.

Puis viennent les persécutions et les pogroms.

Tenn imagine ainsi quelque chose d’extraordinairement simple :

l’humanité a quitté la Terre, mais l’antisémitisme a voyagé avec elle.

Ce thème va beaucoup plus loin qu’une curiosité de science-fiction.

Car il nous oblige à poser une question inverse.

Pour échapper définitivement à l’antisémitisme, faudrait-il que les Juifs quittent leur quartier ?

Leur pays ?

Leur continent ?

La Terre ?

Et même cela suffirait-il ?

Peut-il exister de l’antisémitisme sans Juifs ?

Cette question n’appartient malheureusement pas uniquement à la science-fiction.

L’antisémitisme peut exister dans des sociétés où la population juive est extrêmement faible, voire presque inexistante.

Le phénomène est suffisamment connu pour que des chercheurs utilisent l’expression « antisemitism without Jews », « antisémitisme sans Juifs ».

Cela nous apprend quelque chose d’essentiel.

L’objet de l’antisémitisme n’est pas toujours le Juif réel.

Il peut être un Juif imaginaire.

Un personnage auquel sont attribués pouvoir, richesse, intentions secrètes ou responsabilité dans des événements auxquels les Juifs n’ont évidemment aucun rapport.

Par conséquent, même une hypothèse apparemment radicale ne résoudrait pas automatiquement le problème :

faire disparaître tous les Juifs de la Terre ne ferait pas nécessairement disparaître l’antisémitisme terrestre.

Nous reviendrons sur cette possibilité lorsque nous construirons nos deux scénarios prospectifs.

Mais avant d’imaginer le départ de millions de personnes vers Mars, une question beaucoup plus immédiate se pose :

peut-on seulement pratiquer durablement le judaïsme hors de la Terre ?

Quand Shabbat dure 90 minutes

Pour les premiers astronautes juifs, le problème s’est posé bien avant l’existence d’une colonie martienne.

La halakha utilise constamment des phénomènes astronomiques terrestres.

Lever du Soleil.

Coucher du Soleil.

Jour.

Nuit.

Lune.

Mois.

Année.

Or un astronaute en orbite autour de la Terre peut observer environ seize levers et seize couchers du Soleil en vingt-quatre heures.

Si l’on appliquait mécaniquement les repères habituels, le calendrier religieux deviendrait impraticable.

Lorsque Ilan Ramon prépare sa mission à bord de Columbia, il cherche donc à savoir comment déterminer Shabbat dans l’espace.

Des autorités rabbiniques proposent notamment de conserver un cycle terrestre de vingt-quatre heures, lié à un lieu de référence, plutôt que de considérer chaque révolution autour de la planète comme un nouveau jour.

Pour quelques jours dans une navette, le problème est relativement soluble.

Mais imaginons maintenant non plus un astronaute.

Imaginons 100 000 Juifs installés définitivement sur Mars.

Shabbat sur Mars

Un jour martien — un sol — dure environ 24 heures et 39 minutes.

La différence avec la Terre semble faible.

Mais elle s’accumule.

Une communauté suivant strictement des périodes terrestres de vingt-quatre heures finirait progressivement par célébrer Shabbat à des moments différents du rythme naturel de la colonie.

Une autre solution consisterait à considérer le jour martien comme son nouveau jour halakhique.

Sept sols martiens constitueraient alors une semaine locale.

Des auteurs rabbiniques modernes ont effectivement commencé à réfléchir non seulement aux astronautes en orbite mais également à des bases lunaires et colonies martiennes.

Une divergence fondamentale pourrait donc apparaître :

les Juifs de Mars doivent-ils continuer à vivre religieusement à l’heure de la Terre ou vivre religieusement à l’heure de Mars ?

Le problème semble technique.

Après plusieurs siècles, il pourrait devenir culturel.

Un calendrier juif extraterrestre ?

La difficulté devient encore plus grande avec le calendrier.

Le calendrier hébraïque est luni-solaire.

Mais Mars ne possède ni notre année ni notre Lune.

Une année martienne dure environ 687 jours terrestres.

Mars possède deux satellites naturels : Phobos et Deimos.

Aucun ne joue le rôle qu’occupe la Lune terrestre dans l’histoire du calendrier hébraïque.

Le rabbin Adam Bellows a précisément consacré en 2018 un travail aux défis théologiques et halakhiques auxquels pourraient être confrontés les premiers colons juifs de la Lune, de Mars et d’autres mondes.

Il envisage notamment la question d’un « Jewish Exo-Calendar », un calendrier juif extraterrestre.

La question dépasse largement l’anecdote du Shabbat dans une fusée :

la halakha a-t-elle été conçue uniquement pour des Juifs vivant sur Terre, ou peut-elle accompagner le peuple juif partout où l’humanité s’installera ?

Et une controverse plus ancienne rend le problème encore plus intéressant.

Le rabbin Ben-Zion Firrer a défendu au XXe siècle une conception particulièrement radicale selon laquelle les mitzvot seraient intrinsèquement liées à la Terre.

D’autres approches permettent au contraire d’envisager la continuation des obligations religieuses au-delà de notre planète.

Une colonisation permanente de Mars pourrait donc faire apparaître des divergences qui aujourd’hui restent essentiellement théoriques.

Marsrover Perseverance Navcam Sol 1354 360 Panorama | 360Cities

Légende : Un jour martien dure environ 24 heures et 39 minutes. Une installation permanente sur Mars poserait des questions inédites concernant Shabbat, les fêtes et le calendrier hébraïque.

Dans quelle direction prier depuis Mars ?

La question a réellement été posée.

En 1999, Ohr Somayach publiait une réponse à un lecteur demandant en substance :

si des Juifs colonisent un jour Mars, dans quelle direction devront-ils se tourner pour prier vers Jérusalem ?

Le problème est remarquable.

Sur Terre, même très loin d’Israël, Jérusalem reste située quelque part à la surface de la même planète.

Depuis Mars, Jérusalem se trouve littéralement sur un autre monde.

Au-delà de la solution halakhique précise, l’image est extraordinaire.

Un Juif né sur Mars, dont les parents et grands-parents seraient eux-mêmes nés sur Mars, pourrait continuer à orienter symboliquement sa prière vers une ville située sur une planète qu’il n’aurait jamais visitée.

Peut-on construire un mikvé sur Mars ?

Pour qu’une colonie soit véritablement autonome, il ne suffit cependant pas de résoudre Shabbat.

Elle doit pouvoir reproduire les institutions nécessaires à une communauté juive permanente.

Prenons le mikvé.

Sa construction répond à des règles précises concernant notamment la quantité et la provenance de l’eau.

Or Mars possède de la glace naturelle.

La halakha classique contient déjà des discussions sur le statut de la neige et de la glace dans la constitution d’un mikvé.

Cela ne signifie évidemment pas qu’un texte ancien autorise « le mikvé martien ».

Mais ces précédents fourniraient aux autorités rabbiniques des catégories juridiques permettant d’examiner une situation nouvelle.

On peut donc imaginer une question qui aurait semblé absurde il y a encore un siècle :

la glace naturelle de Mars pourrait-elle alimenter un mikvé casher ?

La réponse aurait des conséquences considérables.

Car elle participerait à déterminer si une communauté martienne peut devenir religieusement indépendante de la Terre.

Peut-on devenir juif sur Mars ?

Pour un enfant né d’une mère juive selon la halakha traditionnelle, le lieu de naissance n’est pas le critère déterminant.

Un enfant pourrait donc naître juif sur Mars sans avoir jamais mis les pieds sur Terre.

Après quelques générations apparaîtrait une situation historiquement inédite :

des Juifs dont aucun souvenir personnel — puis aucun souvenir familial direct — ne serait terrestre.

Mais une communauté vivante ne fait pas que transmettre une identité par filiation.

Elle accueille également des convertis.

Si Mars possède un beit din, un mikvé considéré comme valide et les personnes compétentes nécessaires, pourrait-on effectuer une conversion intégralement martienne ?

La question dépendrait évidemment des décisions halakhiques adoptées.

Mais elle permet de mesurer ce que signifie réellement une colonie permanente.

Une communauté devient pleinement autonome lorsqu’elle peut naître, transmettre, accueillir de nouveaux membres et mourir sans dépendre physiquement de son territoire d’origine.

Le premier cimetière juif de Mars

La mort poserait elle aussi une question nouvelle.

L’inhumation occupe une place importante dans les pratiques funéraires juives.

Mais que signifie être enterré « dans la terre » lorsque la terre sous vos pieds n’est plus la Terre ?

Peut-on enterrer un défunt juif dans le sol martien ?

Les textes classiques ne pouvaient évidemment pas parler du régolithe de Mars.

Les autorités rabbiniques d’une future colonie devraient donc déterminer comment appliquer les catégories traditionnelles au sol d’une autre planète.

Mais derrière la question juridique apparaît quelque chose de beaucoup plus profond.

La première génération de colons pourrait encore considérer Mars comme un lieu provisoire.

Puis leurs parents y seraient enterrés.

Puis leurs grands-parents.

Puis leurs arrière-grands-parents.

Au bout de quelques siècles, un Juif martien pourrait regarder le désert rouge et dire :

« Ma famille vit et meurt ici depuis quatre cents ans. »

Mars ne serait plus seulement une colonie.

Elle serait devenue une terre ancestrale.

The End of One Drive by Perseverance on the Floor of Jezero Crater - NASA Science

Légende : Après plusieurs siècles de présence humaine, des cimetières et des générations successives nées sur Mars pourraient transformer une simple colonie en véritable terre ancestrale pour ses habitants juifs.

Une communauté juive martienne pourrait-elle devenir totalement autonome ?

Mettons maintenant toutes les pièces ensemble.

Une véritable communauté juive permanente aurait besoin de bien davantage qu’une synagogue.

Il lui faudrait des rabbins.

Des enseignants.

Un beit din.

Des mohalim pour la brit mila.

Des scribes capables de produire et réparer Torah, mezouzot et téfilines.

Des spécialistes de la cacherout.

Éventuellement des shohetim si des animaux destinés à l’alimentation étaient élevés localement.

Des écoles.

Des institutions sociales.

Des cimetières.

Des mikvaot.

Au commencement, presque tout viendrait de la Terre.

Puis apparaîtrait la première génération de rabbins formés sur Mars.

Le premier sofer martien.

Le premier mohel né sur Mars.

Le premier tribunal rabbinique martien.

Peut-être le premier mikvé utilisant une ressource hydrique martienne reconnue comme valide.

La première conversion réalisée entièrement sur Mars.

À ce moment-là, la communauté n’aurait pratiquement plus besoin de contact physique avec la Terre pour reproduire sa vie juive.

Et une transformation fondamentale se serait produite.

Mars ne serait plus une simple extension de la diaspora terrestre.

Elle serait devenue un centre autonome de civilisation juive.

Et si Mars devenait plus importante qu’Israël dans le monde juif ?

Imaginons maintenant :

3 millions de Juifs en Israël.

4 millions dans le reste de la Terre.

15 millions sur Mars.

Les plus grandes universités juives pourraient être martiennes.

Les plus grandes yeshivot également.

Les rabbins les plus influents pourraient vivre sur Mars.

La littérature, la musique et une partie des innovations religieuses pourraient principalement venir de cette planète.

Et pourtant :

Mars ne deviendrait pas Eretz Israël.

Dans la tradition juive, le statut d’Eretz Israël ne dépend pas simplement du nombre de Juifs qui vivent sur un territoire. Certaines mitzvot sont spécifiquement attachées à sa géographie.

Nous aboutirions donc à une situation extraordinaire :

le centre démographique et peut-être culturel du peuple juif pourrait se trouver sur une planète, tandis que son centre historique et religieux resterait sur une autre.

Faire son alyah… depuis Mars

Cette situation donnerait également un sens entièrement nouveau au mot alyah.

Un Juif né sur Mars pourrait annoncer :

« Je fais mon alyah. »

Puis monter dans un vaisseau à destination de la Terre.

Il pourrait ne jamais avoir vu un océan.

Ne jamais avoir marché sous la pluie.

Ne jamais avoir ressenti la gravité terrestre.

Ses parents seraient nés sur Mars.

Ses grands-parents aussi.

Ses ancêtres reposeraient dans un cimetière martien.

Mars serait incontestablement son pays natal.

Et pourtant, quelque part dans son ciel se trouverait la planète contenant Jérusalem.

Son alyah ne serait plus seulement un retour vers une terre ancestrale.

Elle deviendrait littéralement :

un retour vers la planète des ancêtres.

« L’an prochain à Jérusalem » depuis une autre planète

La situation modifierait profondément le rapport symbolique à Jérusalem.

Pendant des siècles, des Juifs ont prié en direction d’une ville qu’ils n’avaient jamais visitée.

Une communauté martienne prolongerait finalement cette expérience à une échelle astronomique.

À Pessa’h, une famille née sur Mars raconterait la sortie d’Égypte.

L’Égypte se trouverait sur une planète que peut-être aucun de ses membres n’aurait jamais visitée.

Et à la fin du Seder :

« L’an prochain à Jérusalem. »

La phrase prendrait un sens presque littéral.

Il ne s’agirait plus seulement de changer de pays.

Il faudrait changer de planète.

Que deviendrait le sionisme sur Mars ?

Une autre question apparaîtrait inévitablement.

Que signifie être sioniste lorsqu’on est né sur une autre planète ?

Pour certains Juifs martiens, Mars resterait une diaspora extrêmement éloignée. Israël demeurerait le centre national du peuple juif et l’installation en Eretz Israël conserverait une valeur particulière.

Pour d’autres, plusieurs siècles de présence sur Mars pourraient modifier cette conception.

Pourquoi qualifier de diaspora une civilisation juive autonome de quinze millions d’habitants possédant ses institutions, sa culture et éventuellement son propre État ?

On retrouverait sous une forme nouvelle un vieux débat :

un peuple juif doit-il nécessairement posséder un centre territorial unique ?

Et cette fois, les différents centres ne seraient même plus situés sur le même globe.

Le fameux « sionisme extraterrestre » deviendrait alors profondément paradoxal.

Créer un État juif sur Mars pourrait être considéré comme l’extension ultime de l’autodétermination juive.

Mais quitter Sion pour construire ailleurs une nouvelle patrie pourrait tout aussi bien apparaître comme une résurrection du territorialisme plutôt que comme une extension du sionisme historique.

Et soudain, notre document satirique de 1907 retrouverait toute son actualité.

Et le rassemblement des exilés ?

La question devient encore plus complexe lorsqu’on quitte la politique pour entrer dans la théologie.

Dans les conceptions traditionnelles de la rédemption, le rassemblement des exilés, kibboutz galuyot, occupe une place importante.

Pendant des siècles, ces « exilés » étaient dispersés entre différentes régions d’une même planète.

Mais imaginons une humanité future :

des Juifs sur Terre,

des Juifs sur Mars,

une communauté sur la Lune,

une autre dans les lunes de Jupiter,

et peut-être des populations parties vers d’autres systèmes stellaires.

Que signifierait alors rassembler les exilés ?

Faudrait-il imaginer leur retour physique en Eretz Israël ?

Des millions de personnes devraient-elles abandonner les mondes où leurs familles vivent depuis des siècles ?

Les textes traditionnels ne répondent évidemment pas à une situation qui n’existait pas.

Il serait donc abusif de prétendre connaître « la réponse du judaïsme ».

Mais l’expérience de pensée révèle quelque chose d’essentiel :

une humanité multiplanétaire obligerait probablement les religions terrestres à réinterroger certaines notions élaborées lorsque l’humanité entière vivait sur un seul monde.

Une diaspora peut-elle encore être une diaspora lorsqu’elle quitte la Terre ?

Le mot diaspora signifie dispersion.

Jusqu’à présent, toutes les diasporas juives ont partagé une caractéristique tellement évidente qu’on n’avait presque aucune raison de la mentionner :

elles étaient terrestres.

Une diaspora martienne serait différente.

Au début, les colons se considéreraient probablement comme des Juifs terrestres vivant ailleurs.

Puis naîtrait la première génération martienne.

Puis celle dont les parents seraient eux-mêmes nés sur Mars.

Au bout de plusieurs siècles, appeler cette population une « diaspora » pourrait devenir aussi naturel que problématique.

Diaspora par rapport à quoi ?

À Israël ?

À la Terre ?

Aux deux ?

Une personne pourrait être martienne politiquement, juive culturellement, suivre une tradition religieuse développée sur Mars et continuer à considérer Jérusalem comme son centre spirituel.

Les catégories actuelles commenceraient à se superposer sans parfaitement coïncider.

Et c’est précisément ici que notre enquête doit changer de méthode.

À partir d’ici, quittons l’histoire

Jusqu’à présent, notre voyage s’est appuyé sur des faits, des textes, des décisions rabbiniques ou des œuvres réellement existantes.

Des Juifs sont allés dans l’espace.

Des objets rituels juifs ont été placés en orbite.

Des écrivains ont imaginé des populations juives sur la Lune, Mars, Vénus et d’autres mondes.

Des rabbins ont réellement commencé à réfléchir à Shabbat, au calendrier et à la pratique du judaïsme hors de la Terre.

Nous pouvons maintenant aller plus loin.

Ce qui suit n’existe pas.

Il ne s’agit ni d’une prédiction ni d’un projet politique.

Nous allons construire deux expériences de pensée destinées à tester une question :

que deviendraient l’identité juive, le judaïsme, le sionisme et l’antisémitisme si une véritable civilisation juive extraterrestre apparaissait ?

Deux scénarios très différents doivent être distingués :

Scénario 1 : tous les Juifs ont quitté la Terre.

Scénario 2 : une importante vie juive subsiste sur Terre tandis qu’une seconde civilisation juive autonome s’est développée dans l’espace.

Et c’est là que commencent les conséquences les plus vertigineuses de notre voyage.

Scénario 1 : tous les Juifs ont quitté la Terre

Imaginons maintenant que plusieurs siècles se soient écoulés.

Pour une raison que nous laisserons volontairement indéterminée — développement technologique, migrations successives, recherche de sécurité, opportunités économiques ou évolution démographique — la quasi-totalité des Juifs a progressivement quitté la Terre.

Ils vivent désormais sur Mars, dans des habitats lunaires ou sur d’autres territoires extraterrestres.

Il n’existe pratiquement plus de communautés juives à Paris, Londres, New York, Buenos Aires ou ailleurs.

Poussons même l’expérience jusqu’au bout : Israël lui-même n’abrite plus qu’une population juive résiduelle, voire aucune.

Pour la première fois depuis l’apparition du peuple juif, la Terre est pratiquement dépourvue de Juifs.

Une question semble alors appeler une réponse évidente :

un monde sans Juifs deviendrait-il enfin un monde sans antisémitisme ?

Un monde sans Juifs serait-il un monde sans antisémitisme ?

Intuitivement, on pourrait répondre oui.

Plus de Juifs sur Terre, donc plus personne à qui appliquer l’antisémitisme.

L’histoire oblige pourtant à être beaucoup plus prudent.

Nous avons vu précédemment que l’antisémitisme peut prospérer dans des sociétés où vivent extrêmement peu de Juifs.

Car son objet n’est pas toujours le Juif réel.

Il peut être un Juif imaginaire.

Les théories du complot antisémites attribuent précisément à des Juifs souvent abstraits une puissance sans rapport avec la réalité : contrôle supposé de l’économie, des médias, des gouvernements ou des événements mondiaux.

Dans notre scénario, les Juifs auraient disparu physiquement de la Terre.

Mais ils existeraient toujours.

Simplement, ailleurs.

Et cet éloignement pourrait fournir une matière extraordinaire à l’imaginaire complotiste.

« Les Juifs de Mars nous contrôlent »

Les anciennes théories du complot pourraient être adaptées au nouveau monde.

Là où certains antisémites ont historiquement fantasmé un prétendu contrôle juif de la finance, de la presse ou des gouvernements, leurs descendants pourraient affirmer :

« Les Juifs contrôlent les technologies martiennes. »

« Ils contrôlent les ressources extraterrestres. »

« Ils ont quitté la Terre après avoir accaparé ses richesses. »

Ou encore :

« Ils continuent à diriger nos gouvernements depuis Mars. »

La distance elle-même pourrait renforcer le fantasme.

Un Juif vivant dans la même ville peut être rencontré.

Un peuple vivant à des dizaines de millions de kilomètres devient beaucoup plus abstrait.

On pourrait lui attribuer presque n’importe quoi.

Le vieux fantasme du Juif cosmopolite pourrait ainsi laisser place à celui du Juif extraterrestre.

L’antisémitisme aurait perdu ses Juifs terrestres.

Mais il n’aurait pas nécessairement perdu son Juif imaginaire.

Mars Rover Curiosity Takes Its First Photo of Earth from the Surface of the Red Planet | PetaPixel

Légende : Si tous les Juifs quittaient un jour la Terre, l’antisémitisme terrestre disparaîtrait-il pour autant ? L’existence historique d’un « antisémitisme sans Juifs » permet d’en douter.

L’espace : refuge définitif ou nouvel exil ?

La situation serait tout aussi paradoxale du côté juif.

Imaginons une civilisation martienne prospère, majoritairement juive et parfaitement sûre.

Elle disposerait d’un territoire.

D’une autonomie politique.

D’institutions religieuses.

D’une économie.

D’une armée ou de moyens de défense.

D’une culture propre.

Tout ce qui avait autrefois poussé certains penseurs juifs à chercher un territoire de refuge serait désormais réalisé.

Mais il manquerait quelque chose de considérable :

Eretz Israël se trouverait sur une autre planète.

Mars pourrait alors être simultanément la patrie politique des Juifs, leur lieu de naissance, le territoire où reposent leurs ancêtres…

et pourtant être encore considérée religieusement comme un lieu extérieur à Eretz Israël.

Des pèlerinages vers Jérusalem pourraient continuer.

Pour un Martien, visiter Israël serait peut-être le voyage d’une vie.

Les familles économiseraient pendant des années pour envoyer leurs enfants découvrir la planète de leurs ancêtres.

Et la Terre pourrait progressivement acquérir une aura particulière.

Non plus simplement la planète que les Juifs ont quittée.

Mais la planète biblique.

Celle d’Abraham.

De Moïse.

De David.

Des prophètes.

De Jérusalem.

De la Mishna et du Talmud.

De deux mille ans de diaspora.

Et de l’État d’Israël.

Mars serait devenue le présent du peuple juif.

La Terre resterait son immense passé.

La Terre deviendrait-elle elle-même un lieu de pèlerinage ?

Cette inversion mérite d’être poussée plus loin.

Aujourd’hui, un Juif de diaspora peut se rendre en Israël pour visiter les lieux de l’histoire juive.

Dans notre scénario, la planète entière pourrait progressivement acquérir cette dimension mémorielle.

Un voyage terrestre pourrait comprendre Jérusalem, Hébron, Safed ou Tibériade, mais aussi les vestiges des anciennes communautés de diaspora.

Des Juifs martiens visiteraient peut-être Prague, Tolède, Cracovie, Djerba ou New York comme nous visitons aujourd’hui les traces de civilisations anciennes.

Une forme de tourisme mémoriel interplanétaire apparaîtrait.

Des synagogues terrestres dans lesquelles personne ne prie plus pourraient être conservées comme monuments historiques.

La Terre deviendrait alors simultanément :

le berceau de l’humanité,

le berceau du peuple juif,

et un ancien monde de la diaspora.

Pour les Juifs de Mars, elle pourrait être à la fois familière par les textes et presque étrangère par l’expérience.

Et que deviendrait Jérusalem sans population juive ?

Notre scénario extrême soulève évidemment une question particulière.

Si tous les Juifs ont quitté la Terre, que devient Jérusalem ?

La ville pourrait continuer à être habitée par d’autres populations.

Elle pourrait conserver ses lieux saints.

Des Juifs pourraient y revenir temporairement en pèlerinage.

Mais le centre spirituel du judaïsme se trouverait désormais sur une planète où ne résiderait presque plus aucun Juif.

Ce paradoxe serait sans précédent.

Le lieu le plus sacré d’une civilisation pourrait se trouver sur une planète extérieure à cette civilisation.

Les communications permettraient probablement de maintenir une relation permanente.

Mais la distance physique serait réelle.

Et la vieille formule :

« L’an prochain à Jérusalem »

prendrait une force entièrement nouvelle.

Scénario 2 : deux mondes juifs

Prenons maintenant une hypothèse très différente.

Cette fois, les Juifs n’ont pas quitté la Terre.

Israël existe toujours.

Des communautés juives vivent toujours en Europe, en Amérique et ailleurs.

Jérusalem demeure un grand centre du judaïsme.

Mais parallèlement, une importante civilisation juive s’est développée sur Mars.

Nous aurions alors, pour la première fois dans l’histoire, deux grands espaces de civilisation juive situés sur deux planètes différentes.

Au commencement, leurs liens seraient probablement extrêmement forts.

Mars dépendrait technologiquement et religieusement de la Terre.

Les premiers rabbins viendraient de la Terre.

Les rouleaux de Torah également.

Les premières grandes décisions halakhiques concernant Mars seraient probablement prises ou discutées avec des autorités terrestres.

Puis les générations passeraient.

Mars formerait ses propres rabbins.

Ses propres juges religieux.

Ses propres enseignants.

Ses propres institutions.

Et progressivement apparaîtrait quelque chose de nouveau :

une vie juive qui ne serait plus une simple transplantation de la vie juive terrestre.

Mars pourrait-elle devenir un deuxième centre du monde juif ?

Il n’est pas nécessaire d’imaginer immédiatement une rivalité.

L’histoire juive a longtemps comporté plusieurs centres intellectuels simultanés.

La Babylonie et Eretz Israël ont constitué deux grands foyers du judaïsme rabbinique.

Plus tard, différents centres ashkénazes, séfarades et orientaux ont coexisté.

À l’époque contemporaine, Israël et les grandes communautés de diaspora produisent eux aussi des cultures juives différentes.

Une civilisation interplanétaire pourrait simplement ajouter Mars à cette géographie.

Mais les rapports de force évoluent.

Supposons que Mars devienne plus prospère et technologiquement plus avancée que la Terre.

Les principales universités juives pourraient y être installées.

Certaines des plus grandes yeshivot également.

Les rabbins martiens pourraient acquérir une immense réputation.

Des étudiants terrestres pourraient partir étudier plusieurs années sur Mars.

Des communautés de Jérusalem ou de New York consulteraient peut-être des autorités rabbiniques martiennes sur certaines questions.

Le mouvement historique serait alors inversé.

Mars ne recevrait plus seulement son judaïsme de la Terre.

Mars exporterait du judaïsme vers la Terre.

De l’Ashkénaze et du Séfarade… au Martien ?

Et ce judaïsme ne resterait probablement pas culturellement identique.

L’histoire juive a produit des cultures très différentes en fonction des régions où les communautés ont vécu.

Ashkénazes.

Séfarades.

Mizrahim.

Juifs yéménites.

Juifs éthiopiens.

Et de nombreuses autres communautés.

Chacune a développé des traditions, cuisines, mélodies, prononciations, vêtements ou coutumes particulières.

Pourquoi cinq siècles de vie sur Mars échapperaient-ils à ce phénomène ?

Il pourrait apparaître une véritable identité :

judéo-martienne.

Pas simplement des Juifs habitant Mars.

Des Juifs martiens.

À quoi ressemblerait une culture judéo-martienne ?

Elle commencerait probablement par de petites adaptations.

Une cuisine utilisant les plantes et aliments disponibles dans les habitats martiens.

Une architecture synagogale adaptée aux bâtiments pressurisés.

Des objets religieux fabriqués avec les matériaux disponibles localement.

Des mots nouveaux en hébreu pour désigner l’environnement martien.

Puis apparaîtraient des traditions.

La date d’arrivée des premiers colons pourrait devenir une journée de commémoration.

Une catastrophe ayant marqué l’histoire de la colonie pourrait entrer dans sa mémoire collective.

Des chants seraient composés.

Une littérature naîtrait.

Des milliers de responsa rabbiniques seraient consacrées à des situations inconnues sur Terre.

Au fil des siècles apparaîtrait peut-être ce que nous pouvons appeler, pour notre expérience de pensée :

un minhag martien.

Une coutume de Mars.

Il ne s’agirait pas nécessairement d’une nouvelle religion.

Pas davantage que les traditions ashkénazes et séfarades ne constituent deux religions.

Ce serait d’abord une nouvelle culture juive née d’un nouvel environnement.

synagogue mars

Légende : Après plusieurs siècles, une population juive permanente sur Mars pourrait développer ses propres coutumes, son architecture, sa cuisine et ses traditions : une véritable culture judéo-martienne.

Quand les deux judaïsmes commencent à diverger

Au début, les différences seraient probablement faibles.

Puis certaines décisions religieuses prises pour répondre aux contraintes martiennes pourraient devenir des traditions locales.

Le calendrier pourrait poser des difficultés.

Certaines règles liées aux cycles astronomiques seraient interprétées différemment.

Des pratiques propres à Mars apparaîtraient.

Les autorités religieuses elles-mêmes seraient distinctes.

Après plusieurs siècles, un Juif de Jérusalem et un Juif de Mars pourraient immédiatement se reconnaître comme membres du même peuple tout en trouvant certaines pratiques de l’autre étonnamment étrangères.

Exactement comme des communautés séparées pendant des siècles sur Terre ont développé des traditions différentes.

Mais la séparation interplanétaire pourrait amplifier le phénomène.

Et si certaines conversions martiennes n’étaient plus reconnues sur Terre ?

Reprenons notre exemple du mikvé.

Supposons que les principales autorités rabbiniques martiennes considèrent qu’un mikvé utilisant de la glace martienne naturelle répond parfaitement aux exigences halakhiques.

Pendant trois siècles, des conversions sont réalisées ainsi.

Les descendants de ces convertis se marient avec d’autres Juifs martiens.

Puis certaines autorités terrestres contestent cette interprétation.

Un problème considérable apparaîtrait.

Des personnes considérées comme juives depuis plusieurs générations sur Mars pourraient voir leur statut contesté par certaines communautés de la Terre.

Inversement, les autorités martiennes pourraient juger certaines évolutions du judaïsme terrestre problématiques.

La vieille question :

« Qui est juif ? »

deviendrait alors une question interplanétaire.

Et le congrès néo-sioniste de Vénus imaginé par William Tenn en 1974 semblerait soudain beaucoup moins extravagant.

Le « complot sioniste extraterrestre »

Notre deuxième scénario permet également d’imaginer une transformation particulière de l’antisémitisme.

Cette fois, des Juifs vivent toujours sur Terre.

Mais une importante puissance ou civilisation juive existe également sur Mars.

Les vieilles accusations de « double loyauté » pourraient alors être recyclées.

Un discours antisémite pourrait prétendre :

« Les Juifs terrestres travaillent pour Mars. »

Une théorie du complot pourrait imaginer une coordination secrète entre institutions juives terrestres et gouvernement martien.

Une autre attribuerait aux Juifs le contrôle de ressources extraterrestres.

Une innovation technologique pourrait être présentée comme la preuve d’un pouvoir secret martien.

Un événement politique terrestre pourrait être attribué à une prétendue intervention de la puissance juive de Mars.

Nous verrions alors apparaître ce qu’on pourrait appeler, pour les besoins de notre expérience de pensée :

le mythe du « complot sioniste extraterrestre ».

Précisons-le encore : nous ne décrivons évidemment aucune théorie existante ni aucun projet réel.

Nous imaginons comment les mécanismes connus du complotisme antisémite pourraient se transformer dans une civilisation interplanétaire.

Et leur structure serait malheureusement familière.

Une minorité présentée comme simultanément intérieure et extérieure.

Soupçonnée de fidélité à une puissance étrangère.

Créditée d’un pouvoir disproportionné.

Seule différence :

la « puissance étrangère » ne serait plus située dans un autre pays.

Elle serait située sur une autre planète.

Et si la Terre et Mars entraient en guerre ?

Poussons l’expérience une étape supplémentaire.

Une puissance martienne majoritairement juive et un ou plusieurs États terrestres entrent en conflit.

La cause pourrait n’avoir aucun rapport avec la religion.

Accès aux ressources.

Routes commerciales spatiales.

Indépendance politique.

Technologies.

Contrôle de certains territoires extraterrestres.

Mais dans un contexte où l’antisémitisme subsisterait sur Terre, un conflit géopolitique pourrait rapidement être ethnicisé ou religiosisé.

Une guerre contre un État martien pourrait être présentée par certains non comme un conflit entre deux puissances politiques mais comme une guerre contre les Juifs.

Inversement, plusieurs siècles d’indépendance pourraient avoir produit sur Mars une mémoire collective particulière des persécutions terrestres.

Des mouvements martiens pourraient présenter la Terre comme le monde qui persécutait autrefois leurs ancêtres.

Nous entrerions dans une situation inconnue de toute l’histoire juive :

un conflit entre une civilisation majoritairement juive extraterrestre et la planète d’origine du peuple juif.

Les Juifs terrestres pris entre deux mondes

C’est probablement l’une des conséquences les plus sombres de ce deuxième scénario.

Imaginons qu’un État terrestre soit en guerre contre une puissance martienne majoritairement juive.

Que deviendraient les citoyens juifs de cet État ?

La vieille accusation de double loyauté pourrait prendre une violence nouvelle.

Des Juifs français, américains ou britanniques pourraient être sommés de prouver qu’ils ne soutiennent pas Mars.

Certains auraient de la famille là-bas.

D’autres aucune relation avec cette planète.

Certains soutiendraient politiquement Mars.

D’autres s’y opposeraient.

La plupart auraient probablement des opinions aussi diverses que n’importe quelle autre population.

Mais le complotisme pourrait les traiter collectivement comme une « cinquième colonne » martienne.

Notre hypothèse du « complot sioniste extraterrestre » atteindrait alors sa forme la plus dangereuse.

Et une question vieille de plusieurs siècles réapparaîtrait dans un décor entièrement nouveau :

un Juif peut-il être considéré comme appartenant pleinement au pays où il vit lorsqu’un autre territoire juif puissant existe ailleurs ?

Seule la distance aurait changé.

Elle ne se mesurerait plus en kilomètres.

Mais en millions de kilomètres.

terre mars

Légende : Si une importante civilisation juive existait à la fois sur Terre et sur Mars, les anciennes accusations antisémites de « double loyauté » pourraient-elles se transformer en fantasmes de fidélité à une puissance extraterrestre ?

Une alyah dans les deux sens

Mais les relations entre les deux populations ne seraient évidemment pas uniquement conflictuelles.

Des familles se formeraient entre Terriens et Martiens.

Des étudiants de Jérusalem pourraient passer plusieurs années dans une yeshiva martienne.

Des rabbins martiens viendraient enseigner sur Terre.

Des Juifs terrestres immigreraient vers Mars.

Et des Juifs martiens continueraient probablement à faire leur alyah vers Israël.

On pourrait même imaginer un phénomène politiquement sensible :

une importante émigration juive d’Israël vers une Mars prospère.

Le débat deviendrait alors inévitable.

Mars constitue-t-elle simplement une nouvelle diaspora ?

Ou est-elle devenue un second foyer national juif ?

Peut-il exister deux grands centres politiques juifs indépendants, l’un en Eretz Israël et l’autre hors de la planète Terre ?

Au bout de plusieurs siècles de conquête spatiale, nous retrouverions ainsi une question étonnamment proche de celle des territorialistes du début du XXe siècle.

Avec une différence considérable.

En 1907, Mars était une plaisanterie.

Dans notre expérience de pensée,

elle serait devenue une patrie.

Et le Messie devrait-il aller chercher les Juifs sur Mars ?

Cette séparation des mondes aurait également des conséquences théologiques.

Dans les conceptions traditionnelles de la rédemption, le rassemblement des exilés occupe une place importante.

Mais que deviendrait cette notion si des communautés juives vivaient à des millions, voire des années-lumière de Jérusalem ?

Une civilisation martienne devrait-elle un jour quitter la planète où des dizaines de générations seraient nées pour rejoindre Eretz Israël ?

Et qu’en serait-il d’une communauté juive ayant quitté le système solaire ?

Il n’existe évidemment aucune réponse traditionnelle détaillée à ce scénario.

Mais la question montre jusqu’où une civilisation multiplanétaire pourrait obliger le judaïsme à repenser la géographie même de l’exil et du retour.

La distance pourrait un jour devenir beaucoup plus grande que Mars

Mars reste encore relativement proche.

Même avec les technologies actuelles, une communication radio met seulement quelques minutes à quelques dizaines de minutes pour parcourir la distance entre les deux planètes selon leur position.

Mais imaginons maintenant une communauté juive partie vers une autre étoile.

La situation change complètement.

Les échanges pourraient nécessiter des années.

Une question envoyée à un rabbin terrestre pourrait recevoir sa réponse plusieurs années plus tard.

Dans certaines hypothèses de colonisation interstellaire, une communauté pourrait être pratiquement isolée pendant des générations.

À partir de ce moment, la divergence culturelle et religieuse ne serait plus seulement possible.

Elle deviendrait probablement inévitable.

Et nous arrivons alors à la dernière frontière de notre enquête :

que devient le judaïsme lorsque les Juifs eux-mêmes commencent à changer ?

Quand les Juifs de Mars ne ressemblent plus aux Juifs de la Terre

Jusqu’à présent, nous avons supposé que les habitants juifs de Mars resteraient biologiquement semblables aux êtres humains terrestres.

Sur quelques générations, cette hypothèse est évidemment la plus raisonnable.

Mais notre expérience de pensée peut maintenant changer d’échelle.

Mars possède une gravité équivalente à environ 38 % de celle de la Terre. Son environnement impose également des contraintes très différentes : radiations, atmosphère impropre à la respiration, habitats artificiels, ressources limitées et conditions physiologiques particulières.

Imaginons non plus cinquante ou cent ans de présence humaine.

Imaginons cinq mille ans.

Une population vivant durablement hors de la Terre pourrait connaître des adaptations physiologiques. Surtout, une civilisation technologiquement avancée pourrait un jour utiliser des modifications génétiques pour mieux supporter la faible gravité, les radiations ou d’autres contraintes extraterrestres.

La question deviendrait alors beaucoup plus étrange :

jusqu’où un être humain peut-il changer tout en restant humain ?

Et, pour notre sujet :

jusqu’où une population juive peut-elle se transformer tout en restant juive ?

William Tenn avait déjà imaginé le problème

Nous retrouvons ici William Tenn et On Venus, Have We Got a Rabbi!.

Dans sa fiction, les descendants d’une ancienne population juive se sont adaptés à leur monde extraterrestre au point que leur apparence et leurs caractéristiques physiques ne correspondent plus à celles des Juifs humains venus d’ailleurs.

Et pourtant, ils se considèrent toujours comme juifs.

Ils possèdent une histoire.

Une mémoire collective.

Des pratiques.

Une filiation.

Et ils revendiquent leur appartenance au peuple juif.

Derrière l’humour, Tenn pose une question étonnamment profonde :

qui possède l’autorité nécessaire pour leur dire qu’ils ne sont plus juifs ?

Si le judaïsme a survécu à des changements de langue, de pays, de régime politique, de culture et d’environnement, pourrait-il également survivre à une transformation physique importante de ses membres ?

Un Juif génétiquement adapté à Mars resterait-il juif ?

Prenons une hypothèse intermédiaire.

Les humains installés sur Mars ont volontairement modifié certains caractères biologiques afin de mieux vivre dans leur environnement.

Leurs os, leur musculature ou leur résistance aux radiations ont été adaptés.

Ils restent cependant clairement humains et peuvent toujours avoir des enfants avec les habitants de la Terre.

Une telle modification physique ne suffirait évidemment pas, en elle-même, à expliquer la disparition d’une identité juive.

Mais poussons maintenant notre scénario sur des dizaines de milliers d’années.

La Terre et Mars restent durablement séparées.

Les populations évoluent.

Les modifications génétiques se multiplient.

Et un jour, les différences deviennent suffisamment importantes pour que les biologistes eux-mêmes commencent à discuter de l’existence de populations humaines distinctes, voire d’espèces différentes.

Nous pourrions alors rencontrer une situation sans précédent.

Un individu possède une généalogie maternelle juive documentée sur des centaines de générations.

Ses ancêtres étaient juifs.

Ses parents sont juifs.

Il pratique le judaïsme.

Sa communauté se considère comme juive.

Mais biologiquement, il appartient à une population devenue très différente de l’Homo sapiens terrestre.

Son appartenance au peuple juif dépendrait-elle alors de sa filiation, de sa religion, de son statut biologique ou d’une combinaison de ces critères ?

Il serait évidemment absurde de prétendre connaître aujourd’hui une réponse halakhique définitive à une situation aussi spéculative.

Mais c’est précisément l’intérêt de l’expérience.

La conquête spatiale pourrait un jour transformer la vieille question :

« Qui est juif ? »

en une question que ni les rabbins du Talmud, ni les penseurs du Moyen Âge, ni même les fondateurs du sionisme n’auraient matériellement pu imaginer.

congrès

Légende : Après des milliers d’années d’isolement, d’adaptation ou de modifications génétiques, les descendants des premiers colons martiens pourraient-ils devenir biologiquement différents des Terriens ? La vieille question « Qui est juif ? » prendrait alors une dimension totalement nouvelle.

Une Torah martienne ?

Même sans attendre une transformation biologique, la relation des Juifs martiens à leurs textes serait déjà profondément particulière.

La Torah elle-même ne changerait évidemment pas simplement parce que ses lecteurs vivent sur Mars.

Mais leur manière de la recevoir et de l’imaginer pourrait être différente.

Tous les récits bibliques se dérouleraient sur une autre planète.

Abraham aurait vécu sur Terre.

Moïse aurait vécu sur Terre.

La sortie d’Égypte se serait déroulée sur Terre.

David aurait régné sur Terre.

Les prophètes auraient parlé sur Terre.

Jérusalem se trouverait sur Terre.

La Mishna et les Talmuds auraient été rédigés par des hommes qui n’avaient jamais quitté la Terre.

Pour un enfant martien, la planète bleue serait donc beaucoup plus qu’un astre visible dans le ciel.

Elle serait la planète de la Bible et de l’histoire juive.

Lors du Seder, les mots « Égypte », « Sinaï » et « Jérusalem » désigneraient des lieux situés sur un autre monde.

Une grande partie de la mémoire juive deviendrait ainsi une mémoire planétaire.

Des fêtes martiennes pourraient-elles apparaître ?

La vie juive ne s’est jamais limitée aux fêtes prescrites par la Torah.

Des communautés ont également développé au cours de l’histoire leurs propres commémorations et coutumes.

Une civilisation martienne pourrait faire de même.

Imaginons que l’arrivée des premiers colons juifs sur Mars soit considérée plusieurs siècles plus tard comme l’un des grands événements de son histoire.

Sa date pourrait être commémorée.

Une catastrophe ayant menacé la colonie pourrait donner naissance à une journée de souvenir.

Une délivrance exceptionnelle pourrait produire une célébration locale.

Des prières particulières pourraient être composées.

Des chants martiens apparaîtraient.

Ces pratiques ne remplaceraient pas nécessairement Pessa’h, Rosh Hashana, Yom Kippour ou Souccot.

Elles viendraient s’ajouter à la mémoire juive.

Comme d’autres communautés avant eux, les Juifs de Mars inscriraient leur propre histoire dans leur calendrier collectif.

Souccot sous un dôme martien

Certaines fêtes prendraient d’ailleurs une dimension visuelle extraordinaire.

Imaginons Souccot sur Mars.

Construire une soucca dans une colonie où l’extérieur est mortel obligerait évidemment à résoudre des questions techniques et halakhiques particulières.

La soucca serait-elle construite dans un habitat pressurisé ?

Sous un immense dôme ?

Comment appliquer les règles concernant le sekhakh dans une architecture extraterrestre ?

De même, certaines espèces végétales nécessaires aux pratiques religieuses devraient être cultivées localement ou importées.

Un etrog martien cultivé sous serre pourrait devenir un objet parfaitement banal pour les habitants de la colonie et extraordinairement exotique pour un visiteur terrestre.

Le judaïsme ne disparaîtrait donc pas nécessairement au contact d’un nouvel environnement.

Il pourrait faire ce qu’il a déjà fait pendant des siècles :

s’adapter sans cesser de se considérer comme lui-même.

Quand les rabbins martiens décident pour eux-mêmes

Les premières générations de colons consulteraient probablement constamment les autorités rabbiniques terrestres.

Mais une communauté de plusieurs millions d’habitants ne pourrait rester éternellement dépendante de décisions prises à des dizaines de millions de kilomètres.

Des yeshivot apparaîtraient.

Puis des générations de rabbins formés entièrement sur Mars.

Des tribunaux rabbiniques locaux.

Des spécialistes de la halakha spatiale.

Des ouvrages entiers seraient consacrés aux règles spécifiques à la vie extraterrestre.

Après plusieurs siècles, la situation pourrait même s’inverser.

Pour une question concernant une base sur un satellite de Jupiter, un rabbin terrestre pourrait consulter…

un posek martien.

Mars ne serait alors plus seulement un endroit où l’on applique tant bien que mal le judaïsme terrestre.

Elle deviendrait un centre de production de pensée juive.

Et comme dans l’histoire terrestre, différentes écoles pourraient apparaître.

Certaines extrêmement attachées aux précédents de la Terre.

D’autres beaucoup plus favorables à l’adaptation aux réalités locales.

Le judaïsme terrestre et le judaïsme martien pourraient-ils finir par se séparer ?

Après mille ans, les différences pourraient devenir importantes.

Des calendriers différents sur certains points.

Des décisions halakhiques incompatibles.

Des autorités religieuses différentes.

Des conversions reconnues ici mais contestées là-bas.

Des traditions liturgiques nouvelles.

Des identités culturelles de plus en plus éloignées.

Mais cela ne conduirait pas nécessairement à une rupture.

Le judaïsme a déjà connu sur Terre des divergences considérables.

La nouveauté résiderait surtout dans l’isolement physique.

Entre Paris et Jérusalem, quelques heures d’avion suffisent aujourd’hui.

Entre la Terre et Mars, un voyage humain demanderait des mois avec les technologies actuelles.

Et entre la Terre et une planète située autour d’une autre étoile, la séparation pourrait se compter en années-lumière.

À cette échelle, maintenir une unité institutionnelle deviendrait beaucoup plus difficile.

Vers un « néo-judaïsme » extraterrestre ?

Arrivons maintenant à l’une des hypothèses les plus radicales de notre enquête.

Une communauté juive quitte le système solaire.

Elle s’installe sur un monde situé autour d’une autre étoile.

Les communications avec la Terre sont extrêmement lentes ou finissent par disparaître.

La communauté conserve la Torah.

Elle conserve la mémoire d’Israël.

Elle conserve une partie de la halakha.

Mais son environnement l’oblige progressivement à adapter certaines pratiques.

Puis certaines interprétations.

Puis certaines institutions.

Les siècles passent.

Puis les millénaires.

Au bout d’une période suffisamment longue, cette tradition serait-elle encore exactement identique au judaïsme terrestre ?

Ou assisterions-nous à l’apparition de quelque chose que nous pourrions appeler un « néo-judaïsme spatial » ?

Le terme doit être manié avec prudence.

Nous ne prédisons évidemment pas la naissance d’une nouvelle religion.

Mais l’histoire montre que des traditions religieuses séparées pendant de longues périodes peuvent connaître des évolutions profondes.

L’espace introduirait simplement une forme d’isolement sans précédent dans l’histoire humaine.

Et si le judaïsme martien devenait au contraire plus conservateur ?

Il existe d’ailleurs une possibilité exactement inverse.

Nous imaginons spontanément Mars comme le lieu de l’innovation.

Mais une population minoritaire installée dans un environnement radicalement nouveau pourrait au contraire considérer que sa survie culturelle dépend d’une conservation extrêmement stricte des traditions terrestres.

Pendant ce temps, le judaïsme de la Terre continuerait lui aussi à évoluer.

Cinq siècles plus tard, des voyageurs martiens pourraient découvrir des communautés terrestres beaucoup plus différentes d’eux qu’ils ne l’avaient imaginé.

Les Martiens pourraient considérer les Terriens comme ayant abandonné certaines traditions.

Les Terriens pourraient voir les Martiens comme les représentants presque fossilisés d’un judaïsme vieux de plusieurs siècles.

La question deviendrait alors :

lequel des deux judaïsmes a changé ?

Probablement les deux.

Simplement dans des directions différentes.

Et si l’humanité rencontrait de vrais extraterrestres ?

Jusqu’ici, tous nos « extraterrestres » étaient en réalité des êtres humains ou leurs descendants.

Il reste une dernière frontière.

Imaginons que l’humanité découvre une intelligence réellement extraterrestre.

Une espèce possédant sa propre biologie.

Sa propre histoire.

Sa propre civilisation.

Sa propre conception du monde.

Cette découverte bouleverserait évidemment la philosophie, la science et les religions terrestres.

Mais pour notre enquête, imaginons une situation encore plus particulière.

Un membre de cette civilisation découvre le judaïsme.

Il étudie son histoire.

Ses textes.

Sa théologie.

Puis il se présente devant une autorité rabbinique et demande :

« Puis-je devenir juif ? »

Nous retrouvons presque William Tenn.

Mais cette fois, il ne s’agit plus du descendant transformé d’une ancienne population humaine.

Il s’agit d’un être qui n’a jamais été humain.

Un extraterrestre pourrait-il se convertir au judaïsme ?

Les catégories traditionnelles de la conversion ont évidemment été élaborées pour des êtres humains.

La découverte d’une intelligence non humaine poserait donc des problèmes entièrement nouveaux.

Cette espèce serait-elle concernée par les catégories religieuses appliquées à l’humanité ?

Pourrait-elle entrer dans l’alliance ?

Que signifieraient pour elle les notions de filiation, de conversion ou d’obligation religieuse ?

Les catégories halakhiques de personne pourraient-elles s’appliquer à une intelligence rationnelle non humaine ?

Il serait artificiel de fabriquer aujourd’hui une réponse certaine à une situation dont nous ignorons absolument tout.

Nous ne savons même pas s’il existe une autre civilisation intelligente dans l’Univers.

Mais cette question révèle quelque chose de beaucoup plus général :

la découverte d’une intelligence extraterrestre obligerait probablement toutes les grandes religions terrestres à réfléchir à des catégories qu’elles n’ont jamais eu besoin de définir.

rencontre ET

Légende : La découverte d’une véritable intelligence extraterrestre poserait aux religions terrestres des questions radicalement nouvelles. Le judaïsme devrait notamment déterminer si ses catégories de conversion et d’appartenance peuvent concerner un être intelligent non humain.

Et si le premier rabbin extraterrestre n’était pas humain ?

Poussons une dernière fois l’expérience jusqu’au bout.

Supposons qu’une autorité rabbinique conclue un jour qu’un être extraterrestre peut effectivement se convertir.

Puis d’autres conversions ont lieu.

Des familles apparaissent.

Une communauté juive extraterrestre se constitue.

Elle possède une synagogue.

Des enseignants.

Des étudiants.

Et quelques générations plus tard…

son premier rabbin non humain.

L’image paraît presque relever de Mel Brooks.

Pourtant, philosophiquement, elle est vertigineuse.

Un rabbin né sur une planète située à plusieurs années-lumière de la Terre pourrait étudier Rachi, Maïmonide ou le Talmud de Babylone.

Il commenterait des textes rédigés des milliers d’années auparavant par une espèce dont il ne serait même pas biologiquement issu.

Et peut-être serait-il un jour suffisamment reconnu pour trancher une question religieuse concernant…

des Juifs humains.

À ce stade, l’expression « peuple juif » aurait acquis une signification que ses premiers membres n’auraient matériellement jamais pu imaginer.

Deux futurs possibles pour le peuple juif

Revenons maintenant aux deux scénarios qui ont guidé notre expérience.

Dans le premier scénario, tous ou presque tous les Juifs ont quitté la Terre.

Une civilisation juive extraterrestre existe, mais la présence juive terrestre a pratiquement disparu.

Cela ne garantit pas la disparition de l’antisémitisme.

Le « Juif imaginaire » pourrait survivre au Juif réel, tandis que les anciennes théories du complot se transformeraient en fantasmes concernant une puissance juive extraterrestre.

Dans le second scénario, des communautés juives importantes subsistent sur Terre tandis qu’une civilisation juive autonome se développe ailleurs.

Les possibilités deviennent beaucoup plus complexes :

coopération,

immigration dans les deux sens,

échanges religieux,

rivalités politiques,

divergences halakhiques,

nouvelles cultures,

et éventuellement nouvelles formes d’antisémitisme accusant les Juifs terrestres de servir une puissance extraterrestre.

Dans les deux cas, l’espace ne supprimerait probablement pas automatiquement les grandes questions de l’histoire juive.

Il les déplacerait.

Quitter la Terre ne signifie peut-être pas quitter la diaspora

C’est peut-être le paradoxe principal de toute cette histoire.

On pourrait imaginer la conquête spatiale comme l’ultime possibilité d’échapper aux contraintes géographiques de l’histoire.

Mais une population juive installée sur Mars pourrait reproduire précisément les grandes tensions qui ont structuré l’histoire juive terrestre :

territoire et diaspora,

universalisme et particularisme,

tradition et adaptation,

centre et périphérie,

assimilation et continuité,

sécurité et vulnérabilité.

La diaspora deviendrait simplement…

interplanétaire.

Et si l’humanité atteignait d’autres étoiles :

galactique.

De 1907 à une éventuelle diaspora galactique

Revenons finalement à notre point de départ.

1907.

Mikhail Liubashka représente Mars comme une solution satirique à la recherche d’un territoire juif.

L’idée est précisément drôle parce qu’elle paraît impossible.

En 1933, Martin Salomonski transpose à son tour la question juive hors de la Terre, au moment même où l’arrivée de Hitler au pouvoir rend l’avenir des Juifs allemands dramatiquement incertain.

Puis William Tenn imagine un congrès néo-sioniste interstellaire et des Juifs confrontés à de nouveaux problèmes d’identité et de persécution sur d’autres mondes.

Puis Mel Brooks transforme tout cela en énorme plaisanterie :

« Jews in Space ».

Pendant ce temps, la réalité commence progressivement à rattraper la fiction.

Boris Volynov devient le premier Juif dans l’espace.

Judith Resnik le suit.

Jeffrey Hoffman emporte des mezouzot et un rouleau de Torah en orbite.

Ilan Ramon transforme la question de Shabbat dans l’espace en problème concret.

Israël envoie Beresheet vers la Lune.

Et des rabbins commencent à réfléchir sérieusement aux problèmes que rencontrerait une communauté juive vivant durablement hors de la Terre.

En un peu plus d’un siècle, nous sommes donc passés de :

« Et pourquoi ne pas envoyer les Juifs sur Mars ? »

à :

« Comment des Juifs pratiqueront-ils leur religion lorsqu’ils vivront sur Mars ? »

La différence est immense.

1907

Légende : De Mars comme plaisanterie territoriale en 1907 aux astronautes juifs et aux réflexions contemporaines sur la halakha spatiale : en un siècle, une partie de la fiction est déjà devenue réalité.

Conclusion : « L’an prochain à Jérusalem »… depuis Mars ?

Nous ne savons évidemment pas si une communauté juive permanente existera un jour sur Mars.

Encore moins s’il existera un État juif extraterrestre, des yeshivot martiennes, une culture judéo-martienne ou un « néo-judaïsme » interstellaire.

Et la possibilité d’un rabbin appartenant à une espèce extraterrestre reste, pour l’instant, de la pure spéculation.

Mais la question des Juifs dans l’espace possède une particularité fascinante.

Elle ressemble à une fantaisie futuriste.

Elle est pourtant vieille de plus d’un siècle.

Et depuis 1969, elle appartient également à l’histoire réelle.

L’espace pourrait offrir au peuple juif de nouveaux territoires, de nouveaux refuges et de nouvelles possibilités.

Mais il ne ferait probablement pas disparaître les questions qui accompagnent son histoire depuis des siècles.

Qu’est-ce qu’un territoire juif ?

Qu’est-ce que la diaspora ?

Qui est juif ?

Jusqu’où une tradition peut-elle s’adapter sans devenir autre chose ?

Peut-on échapper à l’antisémitisme simplement en s’éloignant suffisamment de ceux qui le professent ?

Et surtout :

un peuple peut-il s’éloigner de sa terre d’origine sans cesser de la considérer comme son centre ?

Imaginons une dernière fois.

Un enfant juif naît sur Mars.

Ses parents sont nés sur Mars.

Ses grands-parents aussi.

Peut-être même ses arrière-grands-parents.

Il n’a jamais vu un océan.

Il n’a jamais senti la pluie tomber sur son visage.

Il n’a jamais marché sous la gravité terrestre.

Pour lui, la Terre n’est pas « chez lui ».

C’est ce petit monde bleu qu’il aperçoit parfois dans le ciel et qu’il connaît surtout à travers les récits de ses ancêtres.

Et pourtant, quelque part sur cette planète se trouvent Jérusalem, le mont du Temple, l’Égypte de l’Exode, les paysages de la Bible et les lieux où s’est déroulée l’essentiel de l’histoire juive.

Un soir de Pessa’h, sous un dôme martien, cet enfant participe au Seder.

On raconte la sortie d’Égypte.

On parle de Jérusalem.

Puis, à plusieurs dizaines de millions de kilomètres de la Terre, sa famille prononce une formule vieille de plusieurs siècles :

« L’an prochain à Jérusalem. »

Pour la première fois peut-être, ces mots signifieraient littéralement :

l’an prochain, sur une autre planète.

La diaspora juive ne s’arrêtera peut-être pas aux frontières de la Terre.

Elle pourrait simplement y commencer un nouveau voyage.

seder

Légende : Un jour, pour un Juif né sur Mars, Jérusalem pourrait se trouver quelque part sur ce point lumineux : la Terre.