Les « schlammers », ces gangsters juifs briseurs de grève… puis solidaires des ouvriers

« Les gangsters se demandaient bien pourquoi les ouvriers ne leur ressemblaient pas plus. Pourquoi enduraient-ils ces souffrances? Pourquoi les supportaient-ils? »

 

Que pensent les gangsters des ouvriers dans nos sociétés? 

Mépris? Solidarité? Admiration cachée? Comme dans ce passage détonnant du livre de Rich Cohen, « Yiddish Connection »
Le contexte était certes différent car les faits évoqués se sont déroulés à la fin du 19ème siècle. À l’intérieur de la communauté juive. Mais les choses ont-elles vraiment beaucoup changé?

 

Extrait:


monk eastman

 

En 1897, quand les ouvriers du vêtement recoururent pour la première fois à la grève, les patrons des usines exposèrent leurs soucis aux chefs de gangs juifs. En somme, on avait là des Juifs qui allaient quérir de l’aide auprès de leurs coreligionnaires. L’un de ces employeurs embaucha Monk Eastman (gangster juif devenu héros de la guerre 14-18) pour forcer les grévistes à reprendre le travail. Monk et ses gars agressèrent les meneurs de la grève dans Allen Street. Lorsqu’ils brisaient une grève, en général les truands frappaient les ouvriers à coup de tuyau en métal enveloppé dans un journal. Ils appelaient ça le schlamming ( « le passage à tabac »). Dans les années à venir, alors que la nation allait être secouée par les grèves, même le truand le plus minable pourrait se faire embaucher comme schlammer, comme un acteur porté sur la liste noire sous le maccarthysme pouvait toujours trouver un emploi dans une station des Catskills.

 

 

S’agissant de toutes ces années où les propriétaires d’usines se plaignaient de la main d’oeuvre, et des voyous qui rôdaient autour du moindre piquet de grève, il n’est pas inutile de rappeler que ce furent les patrons qui, les premiers, firent appel aux gangsters. Les dirigeants syndicaux, par la suite, suivirent leurs employeurs jusque dans les clubs qui servaient de repère à la pègre. Quel autre moyen avaient-ils de se protéger? Ce fut le cas d’Arnold Rothstein qui accepta ensuite d’aider les syndicats, en réunissant une force équivalente (moyennant rétribution) : des schlammers pour schlammer les schlammers. Ces hommes étaient payés 7,50 dollars la journée. Leurs chefs émargeaient aux registres du personnel des syndicats, à raison de quelques cinquante dollars par semaine. L’un d’eux était Little Augie Orgen, un gangster expérimenté qui avait travaillé pour Dopey Benny Fein, l’un des premiers schlammers.

Les truands vinrent travailler au sein des syndicats, protégeant les grévistes et allant jusqu’à s’en prendre aux patrons : mettant le feu, lançant des pierres, jetant des bombes. Les gangsters avaient enseigné aux dirigeants ouvriers une leçon qu’ils commençaient tout juste de retenir : qu’une mauvaise action impunie n’est jamais qu’une autre façon de formuler une exigence; que les nobles sentiments sans le muscle, sont à peu près aussi vains que des cartes de voeux; qu’un ennemi ne fera la paix que lorsqu’il aura senti siffler le vent du boulet.

Il était bien naturel que certains gangsters s’identifient avec les ouvriers – ils venaient des mêmes rues que les travailleurs, des mêmes quartiers. Eux aussi descendaient de ces Juifs d’Europe centrale; eux non plus n’appréciaient guère ces patrons, ces Juifs allemands qui regardaient de haut les Européens de l’Est, se conduisant à leur égard comme s’il s’agissait d’une race inférieure, alors que tout cela s’était sans doute joué sur un simple coup de dés, le jour où un lointain ancêtre, sur la longue route depuis la colline de Sion, avait pris à droite au lieu de tourner à gauche. À présent, parce qu’ils étaient en Amérique depuis plus longtemps, parce qu’ils avaient plus d’argent, parce qu’ils étaient mieux éduqués et plus assimilés ces Allemands avaient perdu cet altruisme qui fait qu’un Juif est un Juif. Si mauvais, si hors la loi que fussent les gangsters, ils s’estimaient en un sens moins éloignés de la réalité et des manières juives que plus d’un Juif des beaux quartiers de New York, tels que les Schiff. En somme, les gangsters occupaient la place qui était toujours échue au peuple d’Israël, à vivre d’expédients en ces lieux où la différence entre la vie et la mort pouvait dépendre d’une seule et unique mauvaise décision. Simplement, les gangsters se demandaient bien pourquoi les ouvriers ne leur ressemblaient pas plus. Pourquoi enduraient-ils ces souffrances? Pourquoi les supportaient-ils?
«Vous prétendez que les syndicats embauchent des dynamiteurs et des cogneurs, répondit un racketteur à un journaliste. Bon, il se peut que je ne sois qu’un vil criminel dépravé, mais en l’occurence je ne crois pas que ce soit là un aspect des choses qui entre à ce point en ligne de compte. Comment les capitalistes traitent-ils leur main d’oeuvre? De ces deux actes, quel est le pire : dynamiter un immeuble ou, en plein hiver, priver de travail des milliers d’hommes dont les familles en sont réduites à vivre au jour le jour? Pourquoi n’y a t-il pas davantage de dynamitages? S’il y en avait davantage, je respecterais un peu plus la classe ouvrière. Pour l’instant qu’ils aillent au diable. Ces foutus manoeuvres, avec cette manière qu’ils ont de souffrir bien docilement, ils m’écoeurent. »

 

1908, New-York: réunion d’ouvriers juifs du Parti Socialiste Source: MY JEWISH LEARNING

 

Yiddish Connection
Rich Cohen