Ashkenazum : les proxénètes ashkénazes qui bâtirent leur propre monde juif en Argentine

Au début du XXe siècle, Simon Rubinstein arrive à Buenos Aires en provenance d’Odessa.

Il n’est encore qu’un immigrant juif d’Europe orientale parmi des milliers d’autres.

Quelques décennies plus tard, il est devenu commerçant, contrebandier de soie, propriétaire de bordels et dirigeant de l’une des principales organisations de proxénétisme d’Argentine.

Cette organisation porte un nom étrange :

Ashkenazum.

Autrement dit, un nom qui renvoie directement aux Ashkénazes.

Pourquoi des proxénètes juifs russes et roumains ont-ils choisi de donner à leur organisation un nom rappelant leur identité ashkénaze ?

La question ouvre sur une histoire beaucoup plus étrange que celle d’une simple bande criminelle.

Car ces hommes appartenaient à un monde juif qui finit largement par les rejeter. Ils continuèrent pourtant à se regrouper entre Juifs, à organiser leur propre sociabilité, à disposer de structures d’entraide et funéraires et à maintenir leur place dans un univers ashkénaze.

Rejetés par une partie de la communauté juive, des criminels ashkénazes finirent par constituer leur propre monde juif parallèle.

Et pendant quelques décennies, ce monde parallèle fut extraordinairement prospère.

buenos aires

Buenos Aires vers 1920. La capitale argentine connaît alors une immigration européenne massive et abrite une importante population juive venue d’Europe orientale. C’est dans cette ville en pleine transformation que se développent Zwi Migdal et Ashkenazum.

Buenos Aires, nouvelle terre ashkénaze

Entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle, l’Argentine devient l’une des grandes destinations de l’émigration juive d’Europe orientale.

Russie, Pologne, Roumanie, Ukraine : des dizaines de milliers de Juifs arrivent dans le pays.

Et ils apportent avec eux les querelles qui agitent alors le monde ashkénaze.

Socialistes, anarchistes, communistes, sionistes, religieux, assimilationnistes : la société juive argentine devient extraordinairement politisée.

On publie en yiddish. On crée des syndicats, des associations, des partis, des sociétés de secours mutuel. On discute de révolution, de lutte des classes, de religion, de Palestine et de l’avenir du peuple juif.

Et au milieu de tout cela apparaissent des hommes dont les préoccupations semblent nettement plus prosaïques.

Ils veulent gagner de l’argent.

Beaucoup d’argent.

Aucun programme politique collectif particulier ne semble avoir animé Ashkenazum. Cela ne signifie pas que ses membres n’avaient aucune opinion politique. Mais leur association n’était ni socialiste, ni anarchiste, ni sioniste.

Son projet était commercial.

Et criminel.

Pendant que d’autres Ashkénazes débattaient de la société qu’il fallait construire, ceux d’Ashkenazum semblaient surtout occupés à déterminer comment gagner leur place dans celle qui existait déjà.

Des Polonais, des Russes et des Roumains

Ashkenazum ne naît pas de rien.

À Buenos Aires existe déjà une importante association de proxénètes juifs : la Sociedad de Socorros Mutuos Varsovia, qui prendra finalement le nom de Zwi Migdal.

Mais une scission se produit.

Les Polonais restent majoritairement regroupés dans Varsovia. Les Russes et les Roumains constituent autour de Simon Rubinstein une autre association : Asquenasum, Ashkenasum ou Ashkenazum, selon les transcriptions. Les travaux de Sandra McGee Deutsch confirment notamment cette division entre le groupe principalement polonais et celui composé de Russes et de Roumains.

Il ne faut pourtant pas imaginer deux clans se faisant la guerre dans les rues de Buenos Aires.

Ashkenazum et Zwi Migdal pouvaient coopérer. Les frontières criminelles pouvaient être beaucoup plus souples que les frontières nationales.

File:Cuatro Famosos Tenebrosos.JPG

Bernardo Zispotti, Enrique Lefuian, Natan Zito et Arnoldo Norman, quatre membres de Zwi Migdal placés en détention préventive à Buenos Aires en septembre 1930 sur ordre du juge Rodríguez Ocampo. La photographie fut publiée par le journal Crítica le 30 septembre 1930

Pourquoi « Ashkenazum » ?

Le nom mérite qu’on s’y arrête.

Il renvoie manifestement à Ashkenaz.

Mais Ashkenazum n’était pas un mouvement identitaire ashkénaze au sens politique du terme. Le nom semble surtout avoir distingué le groupe russe et roumain de la composante polonaise de Varsovia.

Il reste pourtant révélateur.

Ces hommes auraient pu choisir un nom parfaitement neutre.

Ils ne le firent pas.

Ils choisirent un nom qui les inscrivait dans un univers ashkénaze.

Et cette appartenance va devenir particulièrement intéressante lorsqu’une partie des autres Ashkénazes décidera qu’elle ne veut plus d’eux.

Simon Rubinstein : d’Odessa aux bordels de Buenos Aires

Simon Rubinstein serait né à Odessa vers 1880 et arrive à Buenos Aires autour de 1900.

Au début des années 1930, il est devenu suffisamment célèbre pour que le commissaire Julio Alsogaray lui consacre une place considérable dans ses écrits sur la traite.

Rubinstein n’est pas seulement proxénète.

Il est aussi contrebandier de soie, commerçant et industriel, notamment lié à une fabrique de préservatifs. Des travaux historiques le décrivent comme un homme ayant progressivement diversifié ses activités criminelles et légales. Les notices qui lui sont consacrées retiennent également son importante activité dans le commerce de la soie.

Et parallèlement, il exploite des bordels.

Alsogaray lui en attribue quatre à Buenos Aires : Herrera 1321, Avenida San Martín 1696, Monte Dinero 975 et Cuenca 76.

Tout à coup, Ashkenazum cesse d’être un nom de société retrouvé dans de vieux dossiers.

Il y avait une adresse.

Une porte.

Des chambres.

Des femmes.

Des clients.

Des hommes qui encaissaient l’argent.

Et au-dessus de cet univers, un personnage capable de passer du bordel au commerce de soieries et de la contrebande à l’industrie.

Le paria et le bourgeois pouvaient habiter le même homme.

C’est peut-être ce qui rend Rubinstein particulièrement intéressant.

La criminalité et la respectabilité ne correspondent pas nécessairement à deux moments successifs de sa vie.

Elles coexistent.

Rubinstein ne rêvait peut-être pas de quitter le monde criminel. Il rêvait surtout que le monde respectable cesse de lui fermer sa porte.

rubinstein

Simón Rubinstein, dirigeant d’Ashkenazum, sur une photographie qui lui est attribuée par le Diário da Tarde de Curitiba en 1934.

Un empire de combien d’hommes ?

Un chiffre revient régulièrement à propos de Rubinstein : 700 agents auraient travaillé pour lui en Argentine. Il est notamment repris dans les notices biographiques fondées sur les travaux d’Edward Bristow.

Les listes établies par Alsogaray conduisent toutefois à un noyau beaucoup plus réduit d’associés formellement identifiés.

Peu importe finalement que l’on compte les membres, les agents, les associés ou l’ensemble des individus vivant autour du système : Ashkenazum n’était pas une petite bande de souteneurs.

C’était une organisation importante.

Alsogaray estimait son activité annuelle à 54 millions de pesos, soit environ la moitié de ce qu’il attribuait à Zwi Migdal.

Il s’agit d’une estimation policière, pas d’un bilan comptable. Mais l’ordre de grandeur montre la puissance que les autorités attribuaient à l’organisation.

Rubinstein aurait également possédé une position particulièrement importante dans les bordels de San Fernando, au nord de Buenos Aires.

Ashkenazum ne gouvernait pas pour autant San Fernando comme une mafia territoriale classique.

Son territoire, c’était d’abord un marché.

Celui de la prostitution.

Une violence froide

Ashkenazum était une organisation violente.

Mais sa violence ne ressemble pas forcément à celle des mafias devenues célèbres pour leurs assassinats spectaculaires.

Dans cet univers, la violence avait d’abord une fonction : obtenir l’obéissance.

Les travaux historiques sur Zwi Migdal et Ashkenazum décrivent des femmes battues et violées pour être soumises ; certaines tenancières participaient elles-mêmes aux violences ou à la coercition.

Les femmes jugées insuffisamment rentables pouvaient également être battues, sanctionnées financièrement ou envoyées dans des établissements de province.

La femme pouvait passer d’un proxénète à un autre.

Elle pouvait être déplacée d’un bordel à l’autre.

Sa perte pouvait devenir un problème financier entre membres.

Et les transactions étaient enregistrées.

C’est peut-être cela qui est le plus glaçant.

La brutalité pouvait devenir administrative.

La violence d’Ashkenazum n’avait pas besoin d’être spectaculaire. Elle était d’abord fonctionnelle : frapper pour soumettre, menacer pour retenir, déplacer pour punir, violer pour briser.

Il ne s’agissait pas nécessairement de faire souffrir pour faire souffrir.

Il fallait que le système fonctionne.

Que les femmes travaillent.

Qu’elles rapportent.

Qu’elles ne partent pas.

La souffrance était acceptable dès lors qu’elle était utile au commerce.

Ce n’était pas nécessairement une violence de gangsters qui voulaient terroriser toute une ville.

C’était une violence d’entrepreneurs qui voulaient faire fonctionner leur entreprise.

maisons closes

Répartition des maisons closes réglementées à Buenos Aires en 1933, reconstituée à partir de la liste publiée par le commissaire Julio Alsogaray. Les principales concentrations apparaissent notamment à Balvanera et San Cristóbal ; les secteurs de Junín-Lavalle et de la rue México étaient associés aux réseaux russes et polonais d’Ashkenazum et de Zwi Migdal.

Les femmes pouvaient aussi se trouver de l’autre côté

Les femmes de cet univers n’étaient pourtant pas toutes dans la même situation.

La direction des organisations était masculine, mais leur fonctionnement faisait également intervenir des madames, des porteras, des épouses et parfois d’anciennes prostituées devenues exploitantes. Les recherches de Sandra McGee Deutsch montrent notamment que ces organisations admettaient proxénètes, tenancières, porteras et leurs conjoints.

Certaines madames participaient elles-mêmes aux violences destinées à soumettre les nouvelles arrivantes.

D’autres administraient les établissements.

Le passage d’une position à une autre était possible : une femme exploitée pouvait finir par trouver une place plus élevée dans le système et participer à son tour à l’exploitation d’autres femmes.

Dans les archives étudiées par l’historien Haim Avni apparaît par exemple Geña Jaschan, propriétaire de trois établissements.

Elle appartient à cet univers de prostitution juive organisée, même si son rattachement précis à Ashkenazum plutôt qu’à Zwi Migdal reste difficile à établir.

Cela suffit à faire apparaître un système moins simple que l’opposition entre hommes proxénètes et femmes prostituées.

Certaines victimes pouvaient devenir actrices du système qui les avait exploitées.

Français, Italiens, Allemands et Argentins

Les proxénètes juifs n’étaient pas seuls sur le marché.

Les sources policières mentionnent également des Français, Allemands, Italiens, Espagnols et Argentins.

Ils se faisaient concurrence dans le même univers.

Mais Ashkenazum ne semble pas avoir bâti sa réputation sur les guerres territoriales et les assassinats entre bandes.

Sa puissance venait davantage de son organisation, de son argent, de ses établissements, de ses réseaux internationaux et de ses protections.

Et ces protections conduisent à une autre question.

Combien coûtait la police ?

Combien coûtait la police ?

Une organisation générant autant d’argent ne pouvait fonctionner pendant des années sans relations avec ceux qui étaient censés la surveiller.

Alsogaray accuse ouvertement le système de corruption d’avoir permis aux organisations de prospérer.

L’argent ne servait donc pas seulement à acheter des immeubles ou à enrichir les proxénètes.

Il pouvait acheter du silence.

Des récits attribuent à Rubinstein des versements réguliers à des responsables policiers.

Et une anecdote résume merveilleusement la porosité entre la pègre et les institutions : les meubles d’un juge de Buenos Aires auraient été entreposés dans l’un des bordels de Rubinstein.

Vraie dans chacun de ses détails ou embellie par les récits ultérieurs, l’histoire correspond parfaitement à la réputation de Rubinstein.

Le patron d’Ashkenazum n’avait peut-être pas besoin de craindre tous les juges : il gardait les meubles de l’un d’eux dans un de ses bordels.

Le proxénète pouvait ainsi être simultanément rejeté comme paria par une partie de la société et suffisamment introduit dans une autre pour traiter avec ses représentants.

Encore une fois :

le paria et le bourgeois pouvaient habiter le même homme.

 

trilogia

Couverture de Trilogía de la trata de blancas : rufianes, policía, municipalidad, publiée en 1933 par le commissaire Julio L. Alsogaray. L’ancien policier y décrit les réseaux de proxénétisme de Buenos Aires et dénonce les protections dont ils bénéficiaient au sein des institutions.

Que devenait le proxénète lorsqu’il rentrait chez lui ?

Voilà peut-être la question la plus étrange.

À quoi ressemblait la vie privée d’un homme d’Ashkenazum ?

Il pouvait être proxénète.

Mais il pouvait aussi être mari.

Père.

Commerçant.

Propriétaire.

Investisseur.

Nous connaissons beaucoup moins bien leur intimité que leurs activités criminelles. Mais quelque chose apparaît clairement : la criminalité ne les avait pas fait sortir du monde ashkénaze.

Leur argent pénétrait progressivement l’économie légale.

Les investissements et les mariages permettaient à certaines familles liées à ce milieu de se rapprocher de la société respectable.

La frontière devenait floue.

On pouvait être infréquentable dans une institution et parfaitement fréquentable dans une affaire commerciale.

Être rejeté par certains Juifs et continuer à vivre dans un environnement juif.

Être le patron d’un bordel et posséder parallèlement un commerce parfaitement légal.

La respectabilité ne succédait pas nécessairement à la criminalité. Elle pouvait cohabiter avec elle.

Et peut-être que certains de ces hommes ne voyaient eux-mêmes aucune contradiction.

Une guerre civile morale entre Ashkénazes

C’est ici que l’histoire devient réellement singulière.

Le monde juif argentin finit par désigner les proxénètes sous un nom terrible : les tmeyim, les « impurs ».

On les exclut progressivement de certaines institutions. La Sociedad Obrera Israelita excluait explicitement les tmeyim, tandis que la société funéraire ashkénaze refusait notamment aux membres de Varsovia et à leurs proches l’accès à certaines institutions communautaires.

Mais ils ont de l’argent.

Des relations.

Des familles.

Et surtout, ils continuent à appartenir à un univers juif.

Ils auraient pu répondre à leur exclusion en abandonnant complètement ce monde.

Ils choisirent une autre solution.

Rejetés par une partie de la communauté juive, des criminels ashkénazes finirent par constituer leur propre monde juif parallèle.

Des sociétés de secours mutuel leur permettent de s’organiser.

Ils disposent de structures funéraires.

Ils enterrent leurs morts dans leurs propres espaces.

Les réseaux issus de Varsovia développent également leurs propres institutions, et Ashkenazum dispose lui aussi d’un espace funéraire hors de Buenos Aires.

Autrement dit, l’exclusion ne les conduit pas nécessairement à cesser d’être juifs.

Elle les conduit à être juifs ailleurs.

On pourrait presque résumer leur réponse ainsi :

Puisque vous ne voulez pas de nous dans votre monde juif, nous construirons le nôtre.

Ils ne l’ont probablement jamais formulé ainsi.

Mais leurs institutions parlent pour eux.

Et une véritable guerre civile morale entre Ashkénazes commence alors à apparaître.

Pas une guerre avec des revolvers.

Une lutte pour savoir qui avait encore sa place dans le monde juif.

D’un côté, des proxénètes qui refusaient de disparaître de cet univers.

De l’autre, des Juifs déterminés à les en chasser et, pour certains, à détruire leurs organisations.

La oscura historia del cementerio fantasma de Avellaneda: mafia polaca, cafishios y prostitutas enterradas sin lápidas - Infobae

Le cimetière d’Avellaneda utilisé par les membres du milieu des tmeyim, les « impurs ». Exclus des structures funéraires de la communauté juive respectable, les proxénètes organisèrent leurs propres sépultures. Ashkenazum et Varsovia/Zwi Migdal furent liés à cet espace funéraire, qui matérialisait jusque dans la mort l’existence d’un monde juif parallèle.

Quand les antisémites s’emparent de l’histoire

Le scandale offrait évidemment un matériau rêvé aux antisémites.

La présence bien réelle de proxénètes juifs pouvait être transformée en tout autre chose : non plus l’histoire de criminels juifs, mais la preuve supposée d’une criminalité juive.

Dans l’Argentine de l’époque, cette confusion fut effectivement exploitée.

Les activités des proxénètes apparaissent très tôt dans les discours antisémites, tandis que l’importance globale des Juifs dans la traite a également pu être exagérée par cette obsession.

Pour les organisations juives qui combattaient la prostitution, les tmeyim représentaient donc également un problème collectif : les crimes de certains pouvaient être retournés contre tous.

Des Juifs contre des proxénètes juifs

Cette opposition ne resta pas théorique.

Des organisations juives combattirent activement la traite.

L’une des plus importantes fut Ezras Noshim, la Société israélite de protection des femmes et des jeunes filles.

Elle recueillit des renseignements sur les réseaux de proxénétisme.

Lorsque la répression s’intensifia, ces informations furent utilisées par les autorités.

Son secrétaire général, Selig Ganopol, accompagna même les policiers au cours d’une descente contre Zwi Migdal.

L’image mérite d’être conservée.

Des Juifs accompagnent la police pour démanteler une organisation de proxénètes juifs dont les membres, rejetés par les institutions communautaires, avaient créé leurs propres structures.

Deux mondes ashkénazes se retrouvaient face à face.

Les uns considéraient les autres comme des tmeyim.

Les autres continuaient malgré tout à organiser une partie de leur existence comme des Juifs.

Une guerre civile morale entre Ashkénazes.

1930 : le système se brise

Et puis arrive Raquel Liberman.

Son histoire est principalement celle de Zwi Migdal.

Immigrée juive polonaise et passée par la prostitution, elle fournit au commissaire Julio Alsogaray des informations décisives sur l’organisation.

Le juge Manuel Rodríguez Ocampo ouvre une procédure gigantesque.

Le système vacille.

La campagne de 1930 disperse finalement Zwi Migdal comme Ashkenazum.

Mais la fin n’a rien d’un scénario où tous les criminels sont condamnés et disparaissent.

Les procédures judiciaires se compliquent.

Des condamnations sont remises en cause.

Des hommes sont libérés.

Certains quittent le pays.

D’autres continuent leur vie.

L’organisation, elle, ne retrouvera jamais sa puissance des années 1920.

Rubinstein, pourtant, lui survit. Les notices biographiques donnent sa mort à Buenos Aires en 1965, plus de trente ans après la destruction du monde criminel qu’il avait dirigé.

Et c’est peut-être une dernière manifestation de cette étrange coexistence entre le criminel et l’homme respectable.

Une organisation peut disparaître.

Les commerces, les propriétés et l’argent qu’elle a produits ne disparaissent pas nécessairement avec elle.

El coraje de Raquel Liberman, la mujer que ayudó a desmantelar la ...

Raquel Liberman vers 1930. Immigrée juive venue d’Europe orientale, elle dénonça Zwi Migdal aux autorités argentines. Son témoignage joua un rôle majeur dans l’offensive judiciaire qui désorganisa Zwi Migdal et, dans le même mouvement, Ashkenazum.

Ils ne cessèrent pas d’être juifs

Que reste-t-il alors d’Ashkenazum ?

Elle a participé à l’exploitation de femmes, à la traite, à la corruption et à une violence parfois terrible.

Mais historiquement, Ashkenazum raconte autre chose.

Elle raconte ce qui peut se produire lorsqu’un groupe rejeté par sa propre communauté refuse malgré tout d’abandonner son appartenance à cette communauté.

Les membres d’Ashkenazum auraient parfaitement pu devenir simplement des criminels argentins parmi d’autres.

Ils continuèrent pourtant à se regrouper dans un univers juif.

À disposer de structures juives.

À enterrer leurs morts comme Juifs.

Et leur organisation elle-même portait un nom qui renvoyait à Ashkenaz.

Ils étaient des parias.

Mais ils pouvaient aussi devenir des bourgeois.

Ils étaient rejetés par une partie du monde ashkénaze.

Mais ils ne cessèrent pas pour autant de participer à un monde ashkénaze.

Et pendant que certains Juifs argentins rêvaient de révolution, d’autres du sionisme, d’autres de réussite sociale et d’autres encore de préserver la tradition, les hommes d’Ashkenazum inventèrent leur propre réponse.

Une réponse beaucoup plus sombre.

Ils seraient commerçants.

Propriétaires.

Investisseurs.

Proxénètes.

Parfois tout cela à la fois.

Et lorsque le monde juif respectable leur ferma sa porte, ils n’abandonnèrent pas nécessairement le monde juif.

Ils en construisirent un autre.

File:Horacio Coppola - Buenos Aires 1936 - Manifestación.jpg - Wikimedia Commons

Buenos Aires en 1936, quelques années après le démantèlement d’Ashkenazum. L’organisation avait disparu ; la ville dans laquelle ses membres avaient cherché fortune et respectabilité, elle, continuait sa transformation.