Le corps dans la tradition juive

Le sport, y compris de haut niveau, est-il compatible avec la pratique de judaïsme?
Dans quelle mesure?
Le sport au service de Dieu?

 

Extrait de : “Les champions Juifs dans l’histoire”
Philippe ASSOULEN

 

La haute compétition puise ses sources dans des origines antiques qui s’opposent à l’éthique juive. Dans la Grèce Antique, gymnastes et athlètes s’entraînaient nus. Cette exhibition du corps, jugée liée à la sexualité, est réprouvée par les milieux juifs. La souffrance de l’athlète est, par ailleurs, considérée comme un acte de justification qui permet d’atteindre un stade de demi-dieu, ce qui ne peut être accepté.

Les premiers chrétiens, comme les Juifs, se dissocieront des conceptions grecques, et le décret de l’empereur Théodose, en 393 après J.-C, interdira la pratique des Jeux Olympiques.

De nos jours, certains courants religieux continuent de rejeter le sport de haut niveau, considérant qu’il porte atteinte au corps. Il est en effet, synonyme de multiples dangers : fractures, déchirures, crises cardiaques…

la Bible va pourtant inspirer de nombreux champions juifs car c’est dans la bible qu’ils puiseront toutes les vertus nécessaires au combat. Moïse, Josué, David, les Maccabéens, ou Bar-Kochba, constituent autant d’exemples. Ces personnages montrent l’importance du corps pour préserver les idées. Sans force, aucun homme ne peut accomplir son idéal de vie. C’est cette idée qui prévaut dans les discours sionistes d’Hertzl et Nordau. En Europe, de nombreux clubs de sports, nous l’avons vu, prennent des noms en référence à la Bible : Hakoah (“la force”), Givora (“l’héroïsme”), Maccabi (“le marteau”) ou Bar-Kochba.

Au delà de la Bible, on peut trouver dans la tradition juive une philosophie qui prend en compte et respecte le corps. Par exemple, Maïmonide (1135-1204), philosophe, médecin, juif et principal théologien du judaïsme, évoque souvent le corps dans ses écrits, notamment dans Le Guide des égarés et Le Traité des aphorismes. La notion d’équilibre est pièce maîtresse de son oeuvre. La maladie résulte pour lui de la rupture d’un équilibre. Cet équilibre, physique et mental, sera maintenu et conforté chez celui qui saura s’en tenir au juste milieu. Le corps et l’esprit, bien que réalités distinctes, entretiennent chez l’être humain des relations d’interdépendance et les deux doivent être pris en considération. Tout déséquilibre dans l’un se répercute sur l’autre, compromettant ainsi l’harmonie de l’être.

 

DISCUSSION AVEC BENJAMIN GROSS, PHILOSOPHE, RABBIN ET ÉCRIVAIN
(juillet 2008)

De nos jours, selon Benjamin Gross, le judaïsme a une attitude plus positive vis à vis du corps. C’est une position réaliste qui prône le maintien et le soin du corps. Cela n’a pas forcément de rapport avec le sport, mais le soin et la valeur du corps sont mis en avant. Hillel dit : “Je vais servir Dieu” et il va aux thermes pour soigner son corps.

Dans les maisons d’étude, à l’origine, le principe est d’étudier en permanence. Yeshiva, lieu d’étude, veut dire “être assis”. On estimait alors que l’exercice physique détournait de l’étude. Mais le sport, comme activité régulière, reste une nécessité parce qu’il fait marcher la tête, maintient la circulation. Il faut donc prendre en considération les deux univers. Toutefois, le corps est lié aux pulsions, et cet aspect explique les restrictions de la loi juive.

Quant au sport professionnel, il n’est pas envisageable pour des raisons historiques. Les Grecs, comme les Romains, ont développé le corps de façon idolâtre. Les stades sont des institutions pour le soin du corps, ce qui est étranger à la pensée talmudique.
Il y ainsi une contradiction fondamentale avec la pensée juive.

Cependant, les religieux ne sont pas tous du même avis en ce qui concerne le sport en compétition. En revanche, les sionistes religieux, le rabbin Kook en particulier, sont favorables au sport, y compris au sport en compétition.

 

DISCUSSION AVEC DANIEL MORALI, MÉDECIN ET ÉCRIVAIN

Dans le Kabbale, l’âme est parfaite. La finalité de l’être humain est ainsi de perfectionner son corps.

Le corps provient de la terre. Adam a été façonné avec de la terre. Le corps a besoin de la terre, comme Adam. Le rabbin Kook élabore une nouvelle pensée sur le corps en préconisant le retour indispensable sur la terre. Si les Juifs sont en exil c’est comme s’ils n’avaient pas de corps. La terre, c’est le corps. Le but du Juif est de retrouver son corps et, donc, sa terre. Même la guerre, quand on n’a pas le choix, est une nécessité : le nécessité de devoir défendre son corps.

Le corps est un véhicule de sainteté. La pensée doit être dans un corps qui est beau. On doit élever son corps vers une perfection spirituelle. Quand un Juif met les Téfilines, il les enroule autour de son bras gauche et de sa tête : c’est le corps qui s’élève et qui reçoit la spiritualité.

Les kabbalistes font le parallèle entre les attributs de Dieu et le corps de l’homme. Par exemple, le cerveau de l’homme symbolise le discernement divin. L’homme est un microcosme de l’univers (eaux, minéraux…). On trouve dans l’homme ce qu’il y a sur terre.

Le rabbin Nahev de Bresslav parlait de l’importance du corps et mettait en avant la danse. C’est pourquoi le corps rythme des prières : il bouge et ondule.

Le sport comme faisant partie du maintien du corps pourrait être considéré comme une mitsvah. Ainsi la Torah ne fait pas l’impasse sur le “corps” des choses. Au contraire, elle sait que ce monde-ci a été créé par Dieu et donné aux hommes pour le parfaire, et l’homme est la seule créature capable de perfectionnement, donc de travailler pour que le monde devienne meilleur. Le rabbin Léon Ashkénazi-Manitou affirme : “Le judaïsme est un monothéisme éthique.” Et être capable d’éthique, c’est d’abord respecter autrui dans son corps, sa matérialité.

La Kabbale décrira le corps comme un véhicule de sainteté, et non comme un tombeau pour l’âme. À l’opposé de la philosophie, la Kabbale considère ensemble le corps et l’âme, l’un ne pouvant se développer sans l’autre. On trouvera dans le Zohar de nombreux textes qui parlent de la complémentarité du corps et de l’âme. Citons pour exemple :

“Un corps dont l’âme ne s’éveille pas en lui, on le secouera pour que l’âme illumine le corps, et qu’ainsi l’un et l’autre se renforcent mutuellement. Si le corps, et qu’ainsi l’un et l’autre se renforcent mutuellement. Si le corps n’est pas illuminé par l’âme, il faudra secouer le corps jusqu’à ce que l’âme s’éveille dans le corps. Alors le corps sera soutenu par l’âme et l’âme sera soutenue par le corps. Le corps pourra élever la lumière de l’âme, et faire resplendir, embellir, dire des louanges à Dieu. Alors tout resplendit.”
(Zohar III)

Le Zohar dit bien que le corps et l’âme interagissent l’un avec l’autre et que l’un est nécessaire à l’autre pour louer le Créateur, et pour que la prière monte jusqu’à Lui et que le monde resplendisse, c’est à dire puisse se parfaire.
Dans un autre texte, dit Patah Eliahou, devenu central dans la foi juive car devant ouvrir chaque prière, le Zohar fait un parallèle entre chaque membre du corps humain et les sefirot.

“Voici les dix sefirot : elles suivent leurs ordres (un long, un court, un moyen). C’est Toi qui les régis et nul, ni au-dessus, en dessous ou sur un côté, ne Te régit. Tu leur a fixé des vêtements d’où s’exhalent les âmes des hommes. Que de corps leur as-Tu associés, ainsi appelés relativement aux vêtements qui les recouvrent. Dans ce système, ils s’appellent : Bonté, bras droit ; Justice, bras gauche ; Miséricorde, poitrine ; Éternité et Majesté, les deux jambes. Le Fondement, signe de l’alliance sainte, termine le corps; Le Royaume, c’est la bouche, nous l’appelons Loi orale. La sagesse, c’est le cerveau, la pensée interne ; le Discernement, c’est le coeur, grâce à qui s’exprime le coeur ; et sur ces deux facultés, il est écrit : “Les choses cachées appartiennent à Dieu.” La couronne supérieure est la couronne du Royaume.”

L’homme, s’il se sanctifie par la pratique des mitzvot et l’étude de la Torah, fait de son corps le vecteur de la sainteté. Ainsi, lorsque, par exemple je mets les phylactères (les Téfilines), je sanctifie mon bras et ma tête qui les portent et je les fait relier  aux sefirot qui correspondent à ces organes. Il existerait donc une ligne de continuité qui irait des sefirot des mondes supérieurs jusqu’au corps physique , en passant par la pensée et la parole. Les sefirot sont des entités purement spirituelles mais qui donnent aux créations matérielles la force d’exister. Si je peux me servir de mon bras, c’est parce qu’il existe une sefira dans les mondes supérieurs qui correspond à mon bras et qui lui insuffle la force de se mouvoir dans ce monde-ci.

Depuis qu’Israël a entamé son retour sur sa terre ancestrale est apparue une pensée qui articule dans le monde juif corps et spiritualité : le rabbin Isaac Kook, premier grand rabbin d’Israël, a ainsi parlé du corps :

“Nous avons besoin d’un corps sain. Nous nous sommes beaucoup occupés de spiritualité, et nous avons oublié la sainteté du corps, nous avons délaissé le bien-être du corps et sa vigueur. Nous avons oublié que nous avons un corps saint, pas moins sain que notre esprit. Nous avons délaissé la vie pratique, le lien avec nos sens et avec la réalité corporelle. À cause d’une fausse crainte, d’un manque de foi dans la sainteté de la terre, car la foi, c’est l’ensemencement, celui qui croit au Dieu vivant ensemence. Notre repentir ne réussira que s’il est accompagné, dans la splendeur de sa spiritualité, d’un repentir matériel produisant un corps sain et solide. Il nous faut un esprit brillant dans un corps robuste, et par la vigueur de ce corps sanctifié resplendira l’âme qui était affaiblie, signe de la résurrection physique des morts.”

Avec la résurrection d’Israël sur sa terre, le corps peut réapparaitre dans l’éthos juif moderne. Nous pouvons aujourd’hui nous relier à la nature, et tendre vers l’unité de toutes les valeurs, physiques et spirituelles.