Quand les Juifs battaient leur propre monnaie sans avoir d’État

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Zuz d’argent frappé sous l’autorité de Simon Bar Kokhba pendant la révolte juive contre Rome, 132-135 apr. J.-C. Collection de la Bibliothèque nationale de France. Domaine public


Une pièce de monnaie n’est jamais seulement un morceau de métal.

Y inscrire un nom, une langue ou un symbole revient aussi à dire qui détient le pouvoir. C’est particulièrement vrai dans l’histoire juive : pendant des siècles sans État souverain, des Juifs ont pourtant continué, dans des circonstances très différentes, à fabriquer leurs propres moyens de paiement.

Parfois pour proclamer leur indépendance face à un empire. Parfois simplement parce qu’une communauté manquait de petite monnaie. Parfois pour organiser la charité, rémunérer certains services ou faciliter le commerce à l’intérieur d’un shtetl.

Il arriva même qu’une petite monnaie créée par des colons juifs sous l’Empire ottoman soit finalement acceptée par les habitants arabes des villages voisins.

Et, dans un retournement beaucoup plus sombre, les nazis imposèrent eux-mêmes des monnaies particulières aux Juifs enfermés dans certains ghettos.

Toutes ces monnaies ne sont évidemment pas comparables. Une pièce frappée par des insurgés contre Rome n’est pas l’équivalent d’un jeton de charité polonais ou d’un billet imposé dans le ghetto de Łódź.

Mais elles racontent toutes, à leur manière, les relations entre les Juifs, l’argent et le pouvoir politique.

Bar Kokhba : prendre la monnaie de Rome et frapper par-dessus

L’un des exemples les plus spectaculaires se déroule entre 132 et 135 après J.-C.

La Judée appartient alors à l’Empire romain. Sous la direction de Shimon Bar Kokhba, les Juifs se soulèvent contre l’empereur Hadrien.

Et les insurgés décident de frapper leur propre monnaie.

Le geste est politique autant qu’économique.

Ils utilisent notamment des monnaies romaines déjà en circulation et les refrappent, faisant apparaître par-dessus les images impériales de nouvelles inscriptions en caractères hébraïques anciens et des symboles juifs. La Banque d’Israël souligne que les monnaies de Bar Kokhba furent produites sur des pièces préexistantes : effacer symboliquement la monnaie romaine exprimait précisément la volonté de remplacer l’autorité de Rome.

Les nouvelles monnaies portent des formules comme :

« Pour la liberté d’Israël »

ou

« Pour la rédemption d’Israël ».

On y trouve le nom de Shimon avec le titre de « président d’Israël », la façade du Temple, les quatre espèces de Souccot, des palmes ou des amphores. 

Le symbole est extraordinaire : une pièce qui représentait auparavant la souveraineté romaine devient matériellement le support d’une proclamation de souveraineté juive.

Et parfois, sous la nouvelle frappe, les traces de l’ancienne monnaie romaine restent encore perceptibles.

Mais Bar Kokhba n’était pas le premier

Soixante ans auparavant, lors de la Grande Révolte contre Rome de 66 à 70, les insurgés avaient déjà émis leurs propres pièces d’argent et de bronze.

Certaines monnaies d’argent portent les inscriptions :

« Shekel d’Israël »

et

« Jérusalem la Sainte ».

L’acte était particulièrement provocateur : la Banque d’Israël rappelle que la frappe de monnaie d’argent constituait normalement une prérogative impériale. Produire un shekel d’argent revenait donc en soi à proclamer une forme d’indépendance.

Après l’échec de Bar Kokhba en 135, cette grande tradition de monnaie juive souveraine disparaît pendant des siècles.

Mais pas toute forme de monnaie juive.

Car dans les communautés de la diaspora apparaît un autre phénomène, beaucoup moins connu.

Des monnaies à l’intérieur des communautés juives

Les Juifs vivant en Europe ou dans l’Empire ottoman utilisent évidemment les monnaies officielles des pays où ils résident.

Mais certaines communautés émettent également leurs propres jetons, bons ou petites monnaies locales.

Ils peuvent être produits par le kahal, une association caritative, une société funéraire, une yeshiva, une cantine ou même un commerçant.

Le spécialiste de numismatique juive Ira Rezak a recensé de nombreux exemples en Europe orientale. Certains servent à acheter du pain, d’autres à distribuer de la matsa à Pessa’h, à rémunérer un service religieux ou à permettre aux pauvres d’obtenir certains produits. 

Ce ne sont généralement pas des monnaies concurrentes du rouble, du florin ou du zloty.

Leur monde est beaucoup plus petit : une ville, un quartier, une institution ou une communauté.

Et les matériaux peuvent être très simples : bronze, plomb, laiton, carton ou papier.

Istanbul : cinq paras pour les Juifs originaires de Cordoue

Vers 1875 à Constantinople, certaines communautés séfarades utilisent ainsi leurs propres jetons lors d’une pénurie de petite monnaie officielle.

Un exemple conservé dans les collections numismatiques porte la mention de la Sainte Communauté de Cordoue et une valeur de 5 paras, le para étant une subdivision de la monnaie ottomane.

La chose est fascinante.

Près de quatre siècles après l’expulsion d’Espagne, des descendants de Juifs espagnols vivant dans l’Empire ottoman conservent encore suffisamment l’identité de leur communauté d’origine pour émettre un jeton portant le nom de Cordoue.

D’autres communautés possédaient des jetons comparables. 

Vers 1800, à Mattersdorf, dans l’empire des Habsbourg, un jeton en bronze porte pour sa part les initiales de l’Israelitische Gemeinde Mattersdorf, la communauté israélite locale. 

Dans les shtetls : du pain, des matsot et des services communautaires

L’Europe orientale offre une quantité encore plus importante d’exemples.

À Poryck, vers 1920, un jeton de bronze sert à distribuer du pain aux pauvres.

À Varsovie en 1916, pendant la Première Guerre mondiale, des bons en papier permettent notamment la distribution de matsot pour Pessa’h.

D’autres jetons sont liés aux yeshivot, aux sociétés d’aide aux malades ou aux confréries funéraires. 

Ils révèlent quelque chose d’important sur le fonctionnement traditionnel des communautés juives : celles-ci disposent de leurs propres structures sociales, éducatives et caritatives, et certaines créent de petits instruments monétaires permettant de financer ou d’organiser ces services.

Parfois, la frontière avec une véritable petite monnaie privée devient très mince.

À Suwałki, vers 1860, alors que la ville appartient à l’Empire russe, des commerçants juifs émettent ainsi des billets libellés en kopecks.

L’étude d’Ira Rezak reproduit notamment ceux de Z. Brahmsohn et J. D. Palancer. Les billets reprennent donc la valeur de la monnaie russe, mais constituent des émissions privées locales. 

Nous sommes déjà très proches d’une monnaie parallèle.

Mais l’exemple le plus étonnant arrive quelques décennies plus tard en Palestine ottomane.

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Synagogue Ohel Yaakov de Zikhron Yaakov, entre 1898 et 1920. Matson Collection / Library of Congress. Domaine public, sans restriction connue de publication.

Zikhron Yaakov : une monnaie juive que les Arabes finissent par accepter

Nous sommes en 1885, dans la colonie juive de Zikhron Yaakov, fondée quelques années auparavant en Palestine ottomane.

L’endroit souffre d’un problème très concret : le manque de petite monnaie.

Les habitants décident alors de produire leur propre moyen de paiement.

Trois jetons en laiton sont fabriqués, portant les valeurs :

1
½
¼

D’un côté apparaît le nom Zichron Jacob en caractères latins.

De l’autre :

זכרון יעקב — Zikhron Yaakov.

Et détail intéressant : aucune unité monétaire n’est précisée. On ignore même encore avec certitude si les chiffres représentaient des piastres ou une autre subdivision monétaire.

Les jetons sont frappés à Paris en 1885.

Au départ, leur vocation est purement locale : permettre les petites transactions entre les habitants de la colonie.

Mais quelque chose d’imprévu se produit.

Les voisins arabes commencent eux aussi à les accepter

Les colons juifs commercent naturellement avec les villages arabes des environs.

Et les jetons commencent à sortir de Zikhron Yaakov.

Les commerçants et habitants arabes qui font affaire avec les Juifs acceptent à leur tour cette monnaie locale. La documentation numismatique publiée par Kedem, qui renvoie notamment à une ancienne collection du Musée d’Israël, confirme que leur utilisation se répand auprès des Arabes des villages voisins. 

C’est probablement l’épisode le plus étonnant de toute cette histoire.

Sous l’Empire ottoman, une communauté juive ne possédant aucune souveraineté monétaire crée une petite monnaie pour résoudre un problème quotidien.

Et cette monnaie finit par gagner suffisamment de confiance pour être utilisée au-delà de la communauté qui l’a créée.

Elle fonctionne alors selon l’un des principes fondamentaux de toute monnaie : elle vaut parce que deux personnes acceptent de considérer qu’elle vaut quelque chose.

Peu importe que l’une soit juive et l’autre arabe.

Quand l’Empire ottoman s’en mêle

Cette expérience ne pouvait cependant guère satisfaire les autorités.

L’émission de monnaie constitue normalement un privilège de l’État.

Les autorités ottomanes finissent donc par considérer les jetons comme illégaux et ordonnent leur retrait.

La plupart disparaissent.

Ce qui explique également pourquoi les exemplaires conservés sont aujourd’hui recherchés par les collectionneurs.

Zikhron Yaakov ne constitue d’ailleurs pas un cas totalement isolé.

À la même époque, Mikveh Israël, l’école agricole fondée par l’Alliance israélite universelle près de Jaffa, possède elle aussi des jetons utilisés par ses élèves et travailleurs.

Comme à Zikhron Yaakov, les jetons ne portent pas explicitement le nom d’une unité monétaire. Leur prudence n’était probablement pas fortuite : fabriquer un jeton utilisable localement était une chose ; créer ouvertement sa propre monnaie en territoire ottoman en était une autre.

En Pologne médiévale, l’histoire fonctionne à l’envers

Il existe aussi un cas qui brouille complètement notre définition de « monnaie juive ».

Au début du XIIIe siècle, en Pologne, des Juifs travaillent dans les ateliers chargés de frapper la monnaie officielle des princes chrétiens.

Le musée POLIN de Varsovie possède ainsi comme plus ancien objet de sa collection un bractéate du XIIIe siècle portant des caractères hébraïques.

Le musée estime que cette inscription constitue un indice clair de la participation de Juifs à la fabrication monétaire et à l’économie de la Pologne médiévale. 

Cette fois, ce ne sont donc pas des Juifs qui fabriquent une monnaie pour eux-mêmes.

Ils participent à la fabrication de la monnaie du pays dans lequel ils vivent.

Voilà pourquoi la question « qu’est-ce qu’une monnaie juive ? » est finalement plus complexe qu’elle n’en a l’air.

Puis vient le retournement le plus sinistre

Pendant la Shoah, la monnaie communautaire prend une signification totalement différente.

Elle n’est plus une manifestation d’autonomie.

Elle devient parfois un instrument d’enfermement.

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Billet de 10 marks du ghetto de Łódź (Litzmannstadt), monnaie imposée à la population juive enfermée dans le ghetto pendant l’occupation nazie. Domaine public selon le droit polonais applicable aux documents et signes officiels.

Łódź : une monnaie dont on ne peut pas sortir

Dans le ghetto de Łódź, appelé Litzmannstadt par les Allemands, environ 200 000 Juifs passent par le ghetto entre 1940 et sa liquidation en 1944.

Les autorités nazies y font mettre en circulation des billets et des pièces spécifiques.

Officiellement exprimée en marks, cette monnaie est surnommée par les habitants « rumki » ou « chaimki », en référence à Mordechai Chaim Rumkowski, le chef du Conseil juif du ghetto. Son titre apparaît sur les pièces et sa signature sur les billets. 

À première vue, on pourrait croire à une monnaie juive comparable aux jetons communautaires précédents.

C’est exactement l’inverse.

Elle permet d’isoler davantage l’économie du ghetto : l’argent possède une utilité à l’intérieur des barrières mais pratiquement aucune à l’extérieur.

L’existence d’une monnaie séparée devient donc elle-même un élément de l’enfermement.

Theresienstadt : Moïse sur une monnaie nazie

Le phénomène atteint un niveau d’absurdité encore supérieur à Theresienstadt.

À partir de 1943, des billets spéciaux de différentes valeurs y circulent.

Ils portent une étoile de David et représentent Moïse tenant les Tables de la Loi.

Mais ces billets ne constituent évidemment pas une expression de souveraineté juive.

Ils participent à la mise en scène du camp-ghetto, notamment lorsque les nazis cherchent à donner à certains visiteurs extérieurs l’image d’une communauté possédant une vie économique presque normale.

Un billet de 100 couronnes de Theresienstadt datant de 1943 est aujourd’hui conservé et sa reproduction est dans le domaine public. 

Entre la monnaie de Bar Kokhba et celle de Theresienstadt, le contraste ne pourrait être plus violent.

Dans le premier cas, les Juifs effacent le symbole de l’occupant pour proclamer :

« liberté d’Israël ».

Dans le second, l’occupant fabrique lui-même une apparence de monnaie juive pour une population qu’il tient captive.

1948 : retrouver une monnaie souveraine

La création de l’État d’Israël referme finalement une boucle commencée près de deux mille ans auparavant.

Et les concepteurs des nouvelles monnaies israéliennes en ont parfaitement conscience.

La Banque d’Israël explique que, dès les premières émissions, le choix est fait de reprendre des motifs provenant d’anciennes monnaies juives et de découvertes archéologiques. 

La première monnaie de l’État d’Israël, la pièce de 25 mils de 1948, représente ainsi une grappe de raisin inspirée directement d’une monnaie de la révolte de Bar Kokhba. 

La pièce moderne d’un nouveau shekel porte quant à elle l’inscription antique YHD, « Yehud », retrouvée sur une monnaie juive datant de la période perse. 

D’autres pièces modernes reprennent les grenades, cornes d’abondance, amphores ou autres motifs des monnaies antiques.

Ce choix n’est donc pas seulement esthétique.

Il crée volontairement une continuité entre les monnaies émises par les Juifs de l’Antiquité et celles d’un État juif redevenu souverain au XXe siècle.

Beaucoup plus qu’une histoire d’argent

Des pièces de Bar Kokhba aux jetons de Zikhron Yaakov, des billets de commerçants juifs de Suwałki aux sinistres marks de Łódź, ces objets minuscules racontent en réalité une histoire immense.

Ils montrent des Juifs successivement souverains, insurgés, minoritaires, autonomes, tolérés, contrôlés ou persécutés.

Parfois la monnaie représente le pouvoir.

Parfois elle permet simplement d’acheter du pain.

Parfois elle organise la solidarité d’une communauté.

Et parfois elle sert à enfermer ceux qui sont obligés de l’utiliser.

Mais l’épisode de Zikhron Yaakov reste peut-être le plus inattendu.

En 1885, les habitants d’une petite colonie juive sans État font fabriquer à Paris quelques jetons pour régler leurs achats quotidiens.

Puis leurs voisins arabes commencent eux aussi à les accepter.

Pendant un court instant, avant que l’administration ottomane ne mette fin à l’expérience, une petite monnaie juive créée sans État avait franchi les limites de la communauté simplement parce que ses utilisateurs lui faisaient confiance.

Et, après tout, c’est peut-être la définition la plus simple d’une monnaie.

 

Sources :

Banque d’Israël, The development of money – Ancient Jewish coinage
https://www.boi.org.il/en/bank-of-israel/education-and-visitors-center/the-currency-exhibit-development-of-money/part3/

Banque d’Israël, The development of money – Israeli currency
https://www.boi.org.il/en/bank-of-israel/education-and-visitors-center/the-currency-exhibit-development-of-money/part2/

Banque d’Israël, Ancient and pre-money currencies
https://www.boi.org.il/en/bank-of-israel/education-and-visitors-center/ancient-and-pre-money-currencies/

Ira Rezak, Numismatic Evidence of Jewish Communal Life in Poland, Scripta Judaica Cracoviensia
https://bibliotekanauki.pl/articles/61791240.pdf

Judaica Index, Community Tokens / Monnaies communautaires juives
https://judaicaindex.org/object/community-tokens/

Kedem Auction House, archives et catalogues numismatiques concernant les jetons de Zikhron Yaakov et de Mikveh Israël
https://www.kedem-auctions.com/

Musée POLIN de l’Histoire des Juifs polonais, Bracteate – monnaie médiévale à inscription hébraïque
https://virtualtour.polin.pl/punkt/1-bracteate/