Ces Juifs qui craignaient l’émancipation : l’exemple de la communauté séfarade de Bordeaux avant la révolution française

Les Juifs séfarades de Bordeaux ont été les premiers à profiter de l’émancipation des Juifs après la Révolution française.
Pourtant, alors que Louis XVI entreprit une réforme  pour améliorer la condition des Juifs, les séfarades de Bordeaux redoutaient de perdre leurs privilèges, d’être confondus avec les autres Juifs du Royaume, sans toutefois souhaiter l’assimilation totale aux français catholiques.

 

Extrait de “Les Juifs et la Révolution française (1789-1791)” de Pierre Sagnac

 

Tous les Juifs du royaume sont loin d’éprouver les mêmes sentiments, les mêmes désirs. Pas d’entente entre eux, car ils ne sont pas tous dans la même condition légale. Certaines colonies, qui ont vécu jusqu’ici d’une manière indépendante et assez heureuse, craignent de perdre à une loi générale leurs privilèges séculaires., Pas de communautés d’idées entre les Juifs de Bordeaux et ceux de l’Est. Les Juifs portugais de Bordeaux, riches négociants et armateurs, directeurs de maisons florissantes au Canada ou à Saint-Domingue, vivent d’une vie large, tolérante, intelligente qui contraste avec celle des autres Juifs. Ils n’ont que du mépris pour leurs coreligionnaires, qui surchargent le dogme « de beaucoup de cérémonies ridicules, d’idées rabbiniques », et qui sont « tellement asservis à toutes sortes de superstitions ou de bigoteries » qu’ils ne se sont jamais permis d’alliances avec eux. Ils proclament bien haut leur supériorité à eux, Juifs portugais,-qu’une tradition fait descendre « sans aucun mélange des anciens chefs de la nation juive » enlevés de Jérusalem par Nabuchodonosor et conduits ensuite en Espagne. Ils écrivent à leurs délégués que l’édit en faveur des non-catholiques « ne leur laisse absolument rien à désirer de la tolérance de la nation et de l’humanité bienfaisante du gouvernement » et les prient instamment de vouloir bien représenter « à M. de Malesherbes que tout changement à leur situation actuelle ne pourrait que nuire à leur bonheur ». Ils ne tiennent à rien tant qu’à ne pas être compris dans la nouvelle loi que le ministre est chargé de rédiger en faveur des Juifs d’Alsace et de Lorraine. Leurs mandataires leur répondent qu’il est inutile d’espérer « une loi séparée et distincte », le gouvernement désirant une loi commune à tous les Juifs. Mais ils négocient en secret avec le gouvernement, dans la crainte que les Juifs allemands et avignonnais, instruits de leur tactique, ne s’opposent à leurs demandes et n’obtiennent une loi générale qui confondrait tous les Juifs dans une dénomination commune. Si les Juifs de Bordeaux se séparent de leurs coreligionnaires, ils ne s’assimilent pas complètement aux Français; le mémoire que Furtado et Lopès-Dubec rédigent à la demande de Malesherbes et qu’ils remettent au ministre le 15 juin 1788, laisse subsister entre les Juifs et les Français des différences considérables en ce qui concerne le mariage, le divorce, et, dans certains cas, les successions. Malesherbes dut préparer un mémoire au roi sur les Juifs, mais le gouvernement de Louis XVI, occupé de réformes fiscales et administratives, puis de la convocation des États généraux, n’eut pas le temps de poursuivre le dessein qu’il avait formé. Cependant il favorisait quelques israélites de marque, leur accordait des lettres patentes de naturalisation, si bien qu’en 1787  il y en avait déjà huit qui possédaient tous les droits des regnicoles : Calmer, Cerf-Beer, Cerf-Worms Hombert, Lallemant, Jacob de Perpignan, Levy, Hayem, Cerf-Worms.

 

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