“La France et le sionisme politique en Palestine”

Extrait datant de 1945 de l’article “LA FRANCE ET LE SIONISME EN PALESTINE” dans la revue POLITIQUE ÉTRANGÈRE .
Son auteur, Robert Montagne analyse parfaitement les contradictions de la position française vis à vis des juifs, des musulmans et de l’état d’Israël naissant.
Tiraillé entre humanisme, dette envers les juifs, méfiance à l’égard du sionisme et obsession de conserver son influence politique, culturelle et même religieuse dans un monde arabe en phase d’émancipation.

 

Passage très symbolique de l’extrait:
” A l’égard du sionisme, nous devons être sans préjugés. Certes, la solution qu’il apporte aux juifs malheureux n’est pas la nôtre, elle n’intéresse ni les Français Israélites fixés à notre foyer souvent depuis de longs siècles, ni nos juifs africains jusqu’alors si heureux qu’ils n’avaient aucun frère dans le Home national. Nous désirons qu’il en soit toujours ainsi et nous craignons même, disons-le franchement, qu’un jour la constitution d’un État national juif n’ait des conséquences redoutables que nous voudrions prévenir. Mais le Home national, œuvre de foi et de charité, s’est construit au milieu de telles épreuves qu’aucun homme soucieux des valeurs spirituelles ne peut lui dénier le droit à l’existence. L’histoire de notre civilisation montre d’ailleurs qu’à l’égard d’Israël nous avons trop reçu et trop donné pour accepter d’être absents d’une entreprise dans laquelle il s’adonne sans compter sa peine, pour fonder une vie nationale qui est peut-être étrangère à son véritable génie. “

 

EXTRAIT COMPLET CONCERNANT LA POSITION FRANÇAISE

La France, chassée de ses positions séculaire  au Levant par les impatiences ou les calculs imprudents de l’impérialisme britannique, pourrait avoir la tentation de détourner les yeux avec lassitude du conflit judéo arabe de Palestine, qu’elle n’a ni préparé ni entretenu. Mais il ne serait pas digne de notre passé, à l’égard des musulmans, des chrétiens et des juifs, de demeurer indifférents devant un problème à la solution duquel l’humanité tout entière est intéressée.Que pouvons-nous apporter en nous mêlant à l’effort collectif des nations pour inspirer la création d’institutions internationales en Palestine ? Tout d’abord, notre désintéressement, notre sens de l’amitié et de la justice. A l’égard du sionisme, nous devons être sans préjugés. Certes, la solution qu’il apporte aux juifs malheureux n’est pas la nôtre, elle n’intéresse ni les Français Israélites fixés à notre foyer souvent depuis de longs siècles, ni nos juifs africains jusqu’alors si heureux qu’ils n’avaient aucun frère dans le Home national. Nous désirons qu’il en soit toujours ainsi et nous craignons même, disons-le franchement, qu’un jour la constitution d’un État national juif n’ait des conséquences redoutables que nous voudrions prévenir. Mais le Home national, œuvre de foi et de charité, s’est construit au milieu de telles épreuves qu’aucun homme soucieux des valeurs spirituelles ne peut lui dénier le droit à l’existence. L’histoire de notre civilisation montre d’ailleurs qu’à l’égard d’Israël nous avons trop reçu et trop donné pour accepter d’être absents d’une entreprise dans laquelle il s’adonne sans compter sa peine, pour fonder* une vie nationale qui est peut-être étrangère à son véritable génie.A l’égard des musulmans, nos engagements moraux ne sont pas moins importants. Un pacte de fidélité réciproque nous lie à vingt-cinq millions d’Africains du Maghreb et des pays noirs, et nous ne saurions rester indifférents devant ce qui les émeut. Nous agirons donc toujours pour que leur sensibilité religieuse ne soit pas atteinte et qu’ils n’aient pas à répondre à des appels qui leur seraient lancés des villes saintes. Il faut pour cela que rien ne justifie l’émoi qu’une propagande hostile pourrait éveiller dans leurs esprits. Notre solidarité, plus réduite peut-être, avec I ‘arabisme, nous ne pouvons non plus la renier. Si nous déplorons les excès auxquels le* conduisent de mauvais conseillers, n’est-il pas partiellement notre enfant ? Bien que ce soit contre nous qu’il affirme parfois sa forcé, c’est nous qui avons instruit ses élites, c’est dans notre littérature et dans notre histoire qu’il puise ses exemples, c’est dans notre langue que parlent ses chefs lorsqu’ils veulent s’exprimer en termes modernes d’une manière précise. En dépit d’incompréhensions passagères, dont la responsabilité partielle nous incombe souvent, nombre de nos éducateurs restent profondément attachés à la génération de jeunes arabes qu’ils ont élevée. Les lois xénophobes promulguées en Syrie n’effaceront pas en un jour la discipline intellectuelle que nous avons inculqué libéralement à tout un peuple. Le Liban chrétien, les Églises unies se nourrissent de notre spiritualité. Par mille canaux cachés et profonds, nous pénétrons ainsi l’âme de la civilisation arabe moderne ; il se peut que les généraux anglais des pétroles et de la Cité nous aient rendu grand service en nous affranchissant si complètement des biens matériels. Il nous reste l’esprit et il n’est pas sûr que l’activité du British Council, malgré ses efforts récents en Orient, nous le ravisse entièrement. Enfin, si la tradition de la protection française des chrétiens d’Orient sait aujourd’hui évoluer et se fondre, comme avant 191^, dans la notion d’une protection internationale plus compréhensive, nous demeurerons en Orient, comme dans le monde entier, aux yeux du monde chrétien, la puissance catholique par excellence. Tant de liens du cœur et de l’esprit, que la politique la plus malheureuse ne peut rompre entièrement, que les erreurs d’un jour ou l’affaiblissement matériel de quelques années ne peuvent faire oublier, font de nous les interprètes les plus qualifiés des aspirations, des espérances et des craintes qu’inspire aux chrétientés orientales une situation menaçante. A l’égal des Trois Grands, et bien souvent mieux qu’eux, nous pourrons écouter et conseiller. Mossoul, Alep, Beyrouth, Damas, Alexandrie, Le Caire, grâce à l’influence des chrétiens instruits et guidés par les religieux français, exercent sur le monde de l’Islam une influence intellectuelle et morale dont on ne peut pas dire qu’elle soit une menace pour la paix. Cette situation privilégiée, c’est à Jérusalem que nous pouvons l’utiliser dans les conditions les meilleures. Il nous faut pour cela y refaire l’effort — bien léger même pour le budget affaibli d’une nation ruinée — d’y affirmer noblement notre présence. Nos milliers de religieux et de religieuses y vivent encore, mais déjà leurs entreprises vieillissent ou tombent en ruines derrière des façades encore imposantes. Même nos œuvres laïques, si peu importantes soient-elles, végètent dans un abandon que rien ne justifie. Il a fallu le touchant effort d’un religieux dominicain et d’un professeur de l’Université hébraïque de Jérusalem pour maintenir, pendant ces années de guerre, un centre de culture française fondé, il y a dix ans, par la Mission laïque. Comprenons la valeur d’un tel exemple et sachons que des hommes de cœur sont là-bas qui attendent de nous une pensée, un appui. Reprenons notre place séculaire. Nous nous affirmerons ainsi par nos œuvres, notre activité, notre intelligence ouverte sur tous les problèmes. Nous aiderons à Jérusalem la chrétienté à reprendre sa place. Et, comme tout effort porte en lui-même sa récompense, nous rendrons confiance en même temps à tous nos religieux d’Orient, à tous nos missionnaires de la pensée française, qui s’étonnent des contradictions de notre politique orientale et, dans les instants de découragement, se demandent si la France se souvient de leur présence et de l’œuvre accomplie par eux depuis un siècle. Dans le Conseil Régional qui s’instituerait en Palestine, il conviendrait enfin de ne point limiter à l’apaisement du conflit judéo-arabe l’exercice de notre vigilance. La vie des chrétiens d’Orient, la diffusion de notre culture, le respect des conventions internationales qui règlent l’usage des grandes voies de communication justifieraient, au sein de notre délégation, la présence d’agents habiles et instruits qui bénéficieraient des conseils éclairés des Français d’Orient. Si de pareils plans, qui feraient aux forces spirituelles, religieuses et intellectuelles la part qui leur revient sur cette terre sacrée, étaient accueillis ‘ par ceux qui désirent aujourd’hui travailler efficacement à la paix du monde, f la redoutable mêlée des forces contraires en Palestine et dans tout l’Orient ‘ connaîtrait quelque trêve. L’esprit se substituerait parfois à la force, la justice à l’équilibre, la sagesse au profit. ‘ II serait donné au problème juif dans le monde, à défaut de solution définitive, une réponse humaine capable d’apaiser les haines. On ne saurait espérer de remède efficace des calculs matériels de puissance auxquels se ï livrent ici, depuis quelques années, avec une inconscience tragique, sans – voir à quels abîmes ils conduisent les nations, les techniciens de la mise en valeur des pétroles et du panarabisme. Tous ceux qui savent que l’homme obéit parfois à des lois intérieures qui lui commandent de sacrifier le profit à l’honneur, la douceur de vivre à la joie du martyre, tous ceux qui, » selon leur foi, « prient en esprit et en vérité », se redisent aujourd’hui, en pensant à Jérusalem, ce que David avait chanté en ces mêmes lieux : « Si un Dieu ne construit pas la maison, c’est en vain que travaillent ceux qui la » bâtissent. »

SOURCE: www.persee.fr

LA FRANCE ET LE SIONISME

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