Les hooligans « juifs » : une histoire méconnue du football européen
Des hooligans néerlandais se surnommant les « Superjuifs », des supporters anglais se présentant comme une « armée de Juifs » et des drapeaux israéliens au milieu des tribunes : retour sur une histoire singulière du football européen.

Depuis les années 1970, plusieurs groupes de supporters européens se sont approprié des références au judaïsme, parfois jusqu’à en faire une marque forte de leur identité. Certains de ces groupes sont liés à l’histoire du hooliganisme et ont participé à des affrontements violents.
Cette histoire ne signifie pas que leurs membres étaient majoritairement juifs. Elle raconte plutôt comment l’histoire des communautés juives, les traditions des clubs et les insultes antisémites des supporters adverses ont façonné les cultures de tribunes.
Tottenham : la naissance de la « Yid Army »

Fondé en 1882, Tottenham Hotspur est historiquement associé à une partie de la communauté juive de Londres. À la fin du XIXe siècle et au début du XXe, de nombreux Juifs originaires d’Europe orientale s’installent dans l’East End. Certains d’entre eux, et plus tard leurs descendants, deviennent supporters de Tottenham.
Cette association vaut au club une réputation de club « juif », sans aucune affiliation religieuse officielle. Des supporters adverses emploient alors le mot « Yid » comme insulte antisémite. À partir de la fin des années 1970, des supporters de Tottenham se réapproprient ce mot et popularisent le surnom « Yid Army ».
Il ne s’agit pas du nom d’une organisation de hooligans à proprement parler : la formule englobe un public beaucoup plus large, dont une majorité n’est pas juive. Son histoire croise néanmoins celle des tribunes anglaises à l’époque du hooliganisme.
Ajax Amsterdam : les « Superjuifs » et la F-Side

À Amsterdam, la réputation « juive » de l’Ajax s’est construite notamment autour de l’histoire de la ville et de ses quartiers. L’ancien stade De Meer se trouvait dans l’est d’Amsterdam, près de quartiers marqués par la présence juive d’avant-guerre.
En réaction aux insultes antisémites d’adversaires, une partie des supporters s’est mise à afficher des étoiles de David et des drapeaux israéliens, tout en adoptant le nom Superjoden, ou « Superjuifs ».
Fondée en 1976, la F-Side devient l’un des groupes de supporters les plus connus du pays, également réputé pour des affrontements violents. Les images d’archives de 1982 et de 1983 témoignent directement de la présence de symboles israéliens dans cette tribune. Ces symboles ne prouvent cependant pas la religion ou l’ascendance des membres du groupe.
23 mars 1997 : la bataille de Beverwijk
Le 23 mars 1997, des groupes hooligans de l’Ajax et du Feyenoord se retrouvent près de Beverwijk, à proximité de l’autoroute A9, pour un affrontement organisé loin des stades.
La confrontation dégénère en bataille rangée. Carlo Picornie, 35 ans, figure de la F-Side, est tué et plusieurs autres participants sont blessés. L’événement, appelé Slag bij Beverwijk, demeure l’un des épisodes les plus connus du hooliganisme néerlandais.
Il ne s’agissait pas d’une bataille religieuse : les groupes s’affrontaient dans le cadre de leur rivalité hooligan. Le cas montre toutefois la violence qui pouvait entourer un groupe utilisant parallèlement une identité « superjuive » dans les tribunes.
Après Beverwijk : l’histoire des Kalachnikovs
En 2020, RTL Nieuws est revenu sur un épisode relaté dans le livre Utrecht Hooligans : deux personnalités du crime organisé d’Amsterdam, Sam Klepper et John Mieremet, auraient proposé des fusils AK-47 à des hooligans de l’Ajax pour une vengeance contre leurs rivaux de Feyenoord.
Selon ce récit, la proposition aurait été refusée. Cette anecdote repose sur un témoignage rapporté dans un ouvrage et non sur une constatation judiciaire indépendante. Elle donne néanmoins un aperçu des contacts décrits entre le milieu hooligan et certains criminels.
« Superjews » : le regard d’une réalisatrice israélienne
En 2013, la réalisatrice israélienne Nirit Peled consacre le documentaire Superjews à l’appropriation des symboles juifs par les supporters de l’Ajax. Le film explore le paradoxe d’une identité juive revendiquée avec ferveur par de nombreuses personnes non juives, et diversement accueillie au sein des communautés juives.
Le documentaire permet de distinguer cette culture de supporters de la réalité de la vie juive et de l’histoire des Juifs néerlandais.
Munich et Vienne : des tribunes attachées à leur héritage juif
Le phénomène dépasse Tottenham et l’Ajax. À Munich, des supporters du Bayern ont contribué à raviver la mémoire de Kurt Landauer, ancien président juif du club, persécuté sous le nazisme. À Vienne, des supporters du First Vienna FC entretiennent la mémoire de Nathaniel Mayer von Rothschild, associé aux débuts du club.
Ces groupes ne doivent pas être automatiquement qualifiés de hooligans. Ils montrent cependant comment une histoire juive peut devenir un élément majeur de l’identité des tribunes.
En 2023, le Musée juif de Vienne a consacré l’exposition Superjuden. Jüdische Identität im Fußballstadion à cinq clubs : Tottenham Hotspur, Ajax Amsterdam, Bayern Munich, Austria Vienne et First Vienna FC.
Une identité toujours controversée
En février 2022, Tottenham a rendu publics les résultats d’une consultation sur l’emploi du mot « Yid ». Le club a invité ses supporters à reconsidérer son usage, tout en rappelant que cette pratique était initialement une réponse aux insultes antisémites des adversaires.
L’histoire des « hooligans juifs » d’Europe recouvre donc plusieurs réalités : des supporters réellement juifs, des groupes non juifs utilisant des symboles juifs, et, dans le cas de la F-Side, un groupe hooligan qui a partagé cette culture visuelle. Ce n’est pas la même chose qu’une bande composée majoritairement de Juifs.
