Juifs dans la police : « ce n’est pas un métier de Juif » ?

Médecin, avocat, dentiste, comptable… policier ? Dans l’imaginaire collectif, le métier ne fait pas exactement partie des professions traditionnellement associées aux Juifs. Pourtant, des Juifs servent depuis longtemps dans les polices française, britannique ou américaine. Certains y voient un prolongement de valeurs juives de justice et de protection. D’autres veulent simplement être flics. Mais que signifie être juif lorsqu’on porte l’uniforme de tout le monde ?

NYPD Patrol Borough Manhattan North (@NYPDPBMN) on X

Des membres de la Shomrim Society, association de policiers juifs fondée au sein du NYPD en 1924.

« Ce n’est pas un métier de Juif »

Il existe des métiers que l’imaginaire collectif associe volontiers aux Juifs.

Médecin. Avocat. Dentiste. Comptable. Commerçant. Professeur.

Policier, beaucoup moins.

Le cliché est un cliché. Mais il est suffisamment puissant pour apparaître dans les témoignages de policiers juifs eux-mêmes.

Aux États-Unis, Josh Zucker raconte ainsi qu’en apprenant son métier, certaines personnes lui demandaient s’il ne s’était pas trompé de voie : ne devrait-il pas plutôt être médecin, avocat ou comptable ?

Marc Buslik, policier juif à Chicago, avait une réponse plus courte :

« We can’t all be doctors and lawyers. »

On ne peut pas tous être médecins et avocats.

Mordecai « Mordy » Dzikansky, fils de rabbin devenu inspecteur du NYPD, décrit un univers orthodoxe dans lequel les perspectives professionnelles d’un jeune homme étaient assez clairement balisées : rabbin, chantre, enseignant de yeshiva, médecin, avocat, comptable.

Policier n’était même pas sur la liste.

Son père aurait préféré qu’il devienne médecin. À défaut, comptable aurait encore fait l’affaire.

Il est devenu flic.

Sherman Block raconte quelque chose de similaire. Issu d’un milieu juif orthodoxe de Chicago, il travaillait dans une épicerie fine lorsqu’à 32 ans il décida de devenir adjoint du shérif.

Son patron lui demanda :

« What kind of a job is that for a Jewish boy? »

Quel genre de métier est-ce pour un garçon juif ?

Block ne choisit manifestement pas la bonne réponse puisqu’il finira shérif du comté de Los Angeles.

Pendant seize ans.

Sortir du métier prévu

La transgression n’est pas seulement religieuse.

Elle peut être sociale.

Bob Eisenhart avait étudié la littérature anglaise, enseigné l’écriture puis l’anglais langue étrangère avant de devenir chiropracteur. Lorsque son cabinet ouvrit, sa mère était ravie.

Enfin une carrière convenable.

À 42 ans, il posa sa candidature à la police de Los Angeles.

À 43 ans, il sortait de l’académie.

Et une fois policier, il choisit volontairement des horaires et des secteurs difficiles pour apprendre le métier.

J’ai moi-même connu quelque chose d’assez proche.

À 23 ans, j’avais passé le concours de gardien de la paix.

Je l’avais très bien réussi.

Lors de l’entretien, un inspecteur savait que mon père était dentiste. Il me demanda pourquoi je n’avais pas choisi la même voie. Cela aurait été plus facile.

On savait également que je venais d’Enghien, environnement plutôt bourgeois. On me prévint que je pourrais être envoyé dans des quartiers beaucoup moins tranquilles.

C’était précisément ce qui m’intéressait.

Je ne voulais pas entrer dans la police pour rester derrière un bureau.

Je voulais patrouiller.

Mais la réaction la plus intéressante vint d’ailleurs.

Un représentant de la communauté juive séfarade de Montmorency me dit :

« Mais non, rentre pas dans la police. C’est pas un métier de yid. »

Pourquoi ?

La mémoire des rapports entre Juifs et police ? Le statut social du métier ? L’idée qu’un jeune Juif devait faire des études et exercer une profession libérale ? Une représentation du Juif peu compatible avec un univers de force, d’autorité et de confrontation ?

Je n’en sais rien.

Mais la phrase pose parfaitement notre question :

à quoi ressemble un « métier de Juif » ?


Avant d’être policier, encore fallait-il avoir le droit de monter la garde

La question est beaucoup plus ancienne.

En 1654, Asser Levy arrive à la Nouvelle-Amsterdam avec un groupe de Juifs venus du Brésil néerlandais.

Les Juifs de la colonie se voient notamment contester le droit de participer à la garde bourgeoise.

Levy refuse cette situation. Il réclame de pouvoir monter la garde comme les autres habitants et finit par obtenir gain de cause.

Les organisations juives de policiers américaines feront plus tard de lui une sorte d’ancêtre symbolique. Évidemment, Asser Levy n’était pas un policier au sens moderne. Mais le symbole est assez beau : avant de se demander si la police était un métier de Juif, un Juif avait dû se battre pour obtenir le droit de participer à la protection publique.

Deux siècles et demi plus tard, les Juifs sont bien présents dans la police new-yorkaise.

En 1924 naît la Shomrim Society du NYPD. Les archives de la Jewish Telegraphic Agency rapportent alors environ 700 membres juifs dans la police new-yorkaise et 240 participants à la première réunion de la nouvelle organisation.

Son premier président est Jacob Kaminsky.

La tradition de Shomrim rapporte aussi une histoire probablement trop parfaite pour ne pas avoir été embellie : un jeune policier juif se serait entendu dire qu’il serait davantage à sa place avec un salami qu’avec une matraque.

Vraie ou non, l’anecdote n’aurait aucun intérêt si le cliché qu’elle raconte n’était pas immédiatement compréhensible.

1912: Bum, the Heroic NYC Police Dog of Notorious Mulberry Street - The Hatching Cat of Gotham The Hatching Cat of Gotham

Fondée en 1924, la Shomrim Society rassemble les policiers juifs du NYPD. Deux cent quarante d’entre eux participent à sa première réunion.

Pendant la Grande Dépression, la police offre également quelque chose de très concret : un salaire et un emploi stable.

Entre 1935 et 1937, environ 400 nouveaux membres rejoignent Shomrim. Lors du concours de 1939, parmi les reçus figurent des enseignants, des avocats, des comptables et même des médecins sans emploi.

Le médecin devenait policier.

Le cliché commençait sérieusement à se fissurer.

Pourquoi devenir flic quand on est juif ?

La première réponse est probablement la meilleure :

pour les mêmes raisons que les autres.

Un salaire.

La sécurité de l’emploi.

L’action.

Une vocation.

Le goût de l’enquête.

L’envie de servir.

Le hasard.

Tous les policiers juifs n’ont pas étudié le Talmud avant de conclure qu’ils devaient entrer dans la police.

Mais chez certains, la judéité entre directement dans leur conception du métier.

Josh Zucker relie par exemple son éducation juive à son rapport à la justice, à la loi et à l’impartialité. Il évoque notamment le principe talmudique de dina de-malkhuta dina : la loi du royaume est la loi.

Chez le policier britannique Daniel Morris, le lien passe davantage par le service. Ses parents étaient engagés dans leur synagogue et dans le bénévolat ; il dit avoir grandi avec l’idée qu’il fallait aider les autres et essayer d’améliorer les choses.

Michael Loebenberg pousse le raisonnement jusque dans la pratique religieuse.

Juif pratiquant et shomer Shabbat dans sa vie privée, il peut pourtant travailler le samedi lorsqu’il intervient sur des urgences.

Pourquoi ?

Pikuach nefesh.

La sauvegarde d’une vie peut l’emporter sur le Shabbat.

Être policier le samedi n’est donc pas nécessairement, pour lui, une contradiction avec son judaïsme.

Cela peut précisément en être l’application.

Le contraire du « nebbish Jew »

Et puis il y a David.

Ce policier britannique, interrogé anonymement par le Jewish Chronicle en juillet 2026, donne une raison beaucoup plus brutale.

Il explique être entré dans la police notamment parce qu’il refusait l’image du « nebbish Jew », celle du Juif qui baisse la tête, qui ne veut surtout pas faire de vagues.

Dans son enfance, il avait vu des enfants juifs subir de l’antisémitisme, dont son frère.

Lui voulait être le type solide.

Celui qui se défend.

Celui qui défend les autres.

Puis il devient réellement policier.

Et découvre que le métier ne consiste pas seulement à être un dur.

Il faut écouter.

Comprendre.

Calmer.

Faire preuve d’empathie.

Le jeune homme voulait casser l’image du Juif faible.

Le métier lui apprend que la force ne consiste pas forcément à cogner plus fort que l’autre.

Le Juif sous l’uniforme

Une fois recruté, il reste des problèmes beaucoup plus terre-à-terre.

Shabbat.

Les fêtes.

La nourriture cachère.

La kippa.

Pour certaines femmes orthodoxes, la sheitel.

Au Royaume-Uni, la Jewish Police Association aide précisément les policiers à gérer ce type de questions.

Parfois cela fonctionne facilement.

Parfois moins.

Un policier qui ne veut jamais travailler le samedi doit aussi composer avec des collègues qui, juifs ou non, aimeraient eux aussi passer leur week-end avec leur famille.

À New York, ces problèmes ne datent pas d’hier. En 1960, alors que les congés sont annulés pour assurer la sécurité autour de l’Assemblée générale des Nations unies, la question de Roch Hachana provoque une crise parmi certains policiers orthodoxes. Plus tard, un concours sera spécialement organisé un dimanche afin que les candidats observant le Shabbat puissent le passer.

L’institution s’adapte.

Mais la question la plus intéressante n’est peut-être pas celle des horaires.

C’est celle de la visibilité.

Dire qu’on est juif. Ou ne pas le dire.

Certains policiers sont immédiatement identifiables comme juifs.

D’autres peuvent travailler pendant des années sans que les personnes qu’ils contrôlent sachent quoi que ce soit de leur identité.

Une policière britannique interrogée en 2026 explique ainsi se porter volontaire pour certaines missions à Stamford Hill ou Golders Green. Elle connaît les codes de la communauté et pense que son nom très juif peut parfois faciliter la confiance.

Dans ce cas, être juif devient une compétence supplémentaire.

Pas une autorité sur les Juifs.

Une connaissance du terrain.

Mais l’invisibilité peut produire la situation inverse.

Le policier juif peut entendre ce que les gens disent lorsqu’ils pensent qu’aucun Juif n’est là.

Quand l’antisémite ne sait pas que le policier est juif

Des années après avoir voulu devenir le contraire du nebbish Jew, David assure la sécurité d’un événement public de Hanoucca.

Un homme ivre provoque les participants.

Les policiers interviennent.

Et l’homme explique à David que les Juifs contrôlent le monde. Sa preuve : tous ces policiers déployés pour protéger l’événement juif alors que, lorsqu’il va à l’église, personne ne vient assurer sa sécurité.

Il ne sait pas que David est juif.

David raconte avoir dû se retenir. Il aurait voulu lui dire qu’il était lui-même juif et que son raisonnement était idiot.

Il ne le fait pas.

Parce qu’il travaille.

Le gamin qui voulait être suffisamment fort pour ne pas baisser la tête devant les antisémites se retrouve donc devant un antisémite et choisit de ne pas lui répondre en tant que Juif.

L’uniforme lui donne du pouvoir mais lui interdit d’en faire une affaire personnelle.

Il pourrait dire :

« Je suis juif. »

Il reste policier.

Quand le flic devient « juif »

En France, Michel Thooris a décrit un phénomène encore plus étrange.

Lui est juif.

Mais il raconte avoir vu des policiers non juifs être eux-mêmes traités de « Juifs » comme une insulte.

Le mot ne désigne même plus l’origine ou la religion du policier.

L’antisémite judaïse le flic.

Dans cet imaginaire, le Juif et le policier se retrouvent du même côté : celui de l’État, de l’autorité, du système supposé hostile.

Sammy Ghozlan, ancien commissaire de police devenu une figure majeure de la lutte contre l’antisémitisme en France, l’avait résumé par une formule particulièrement efficace :

« Feujs et keufs ont les mêmes ennemis. »

Au début des années 2000, alors qu’il signalait des inscriptions « À mort les Juifs », un collègue lui avait fait remarquer qu’on trouvait également des « À mort les keufs ».

La formule force le trait.

Mais elle décrit une convergence qui apparaît parfois dans la haine elle-même.

Juif, flic, fils de flic

J’avais eu à ce sujet une discussion avec ma mère.

Elle trouvait terrible qu’un Juif puisse, dans certaines circonstances, hésiter à dire qu’il était juif.

Je lui avais répondu quelque chose de très simple :

un fils de policier peut lui aussi éviter de dire que son père est flic.

« Je suis juif. »

« Je suis policier. »

« Mon père est policier. »

Selon l’endroit et les personnes auxquelles on s’adresse, ces informations peuvent devenir quelque chose qu’on préfère garder pour soi.

Et le témoignage de Thooris rend le phénomène encore plus étrange : parfois celui qui déteste le policier le traite lui-même de Juif.

Pour le policier juif, les deux identités peuvent alors réellement se superposer.

Il peut être détesté parce qu’il porte l’uniforme.

Il peut être détesté parce qu’il est juif.

Et il peut rencontrer quelqu’un pour qui les deux raisons finissent presque par n’en former qu’une.

Norbert Rouibi : « sale Juif » au chef de la police

C’est ici que Norbert Rouibi entre dans l’histoire.

Rouibi est alors un haut responsable de la Police nationale et un spécialiste des problèmes de sécurité liés au football. Ses travaux sur le hooliganisme au Parc des Princes seront d’ailleurs cités par des chercheurs travaillant sur la violence et l’implantation de groupes d’extrême droite dans les tribunes parisiennes.

Sa carrière ne s’arrêtera pas là : il terminera contrôleur général des services actifs de la Police nationale avant de prendre sa retraite en mars 1995.

Et le terrain dont il s’occupe au début des années 1990 est particulièrement compliqué.

Le Kop de Boulogne est alors travaillé par des groupes hooligans, des skinheads et des militants d’extrême droite. Des travaux universitaires ont documenté l’influence des JNR et d’autres groupuscules, ainsi que la présence de slogans xénophobes ou pronazis.

Le 28 août 1993, lors de PSG-Caen, la situation dégénère.

Des policiers sont violemment attaqués dans la tribune Boulogne. L’affaire ira jusqu’au tribunal. Quelques mois plus tard, les dirigeants du PSG expliqueront devant la justice qu’ils regrettaient précisément que Rouibi n’ait pas dirigé le dispositif ce jour-là.

FRANCE-FRENCH RIOT POLICEMEN

Affrontements entre des hooligans du PSG et les forces de l’ordre au Parc des Princes lors de PSG–Caen, le 28 août 1993. Dix CRS furent blessés au cours des violences.

Puis vient le 13 octobre 1993.

France-Israël.

Parc des Princes.

Le documentaire Surface de provocation, diffusé dans Envoyé spécial en 1994, suit les supporters et les forces de l’ordre.

Vers 19 heures survient un premier incident à la sortie de Boulogne.

Le commentaire du documentaire rapporte qu’un supporter crie « sale Juif » à l’adresse de Rouibi, présenté comme le chef de la police.

Hésitation.

Rouibi fait demi-tour.

Les policiers interpellent l’homme.

Norbert Rouibi

Norbert Rouibi, haut responsable de la Police nationale et spécialiste de la lutte contre le hooliganisme, au Parc des Princes en 1993. Lors de France–Israël, un supporter lui lance « sale Juif » avant d’être interpellé.

rouibi

Mais le plus intéressant arrive peut-être après.

Les journalistes interrogent le supporter.

Il a 20 ans. Il vit encore chez ses parents dans une banlieue bourgeoise parisienne et exerce un travail sans qualification malgré de bonnes études.

Comment explique-t-il ce qui vient de se passer ?

Quelques dizaines de secondes auparavant, assure-t-il en substance, il n’y pensait même pas.

Puis :

« C’était France-Israël ce jour, c’est pour ça. »

Et il ajoute :

« C’est pas l’antisémitisme, c’est venu comme ça. »

L’ambiance du match. L’excitation. L’adrénaline.

Il explique que les jours de rencontre il se transforme, qu’il tremble, qu’il ressent une sorte de fierté et de montée d’adrénaline qu’il ne retrouve pas dans la vie quotidienne.

Le plus intéressant n’est donc peut-être même pas qu’il ait traité le responsable policier de « sale Juif ».

C’est qu’il explique ensuite que ce n’était pas de l’antisémitisme.

France-Israël.

L’ambiance.

L’adrénaline.

« C’est venu comme ça. »

Sauf que l’insulte qui lui est « venue comme ça » n’est pas n’importe laquelle.

Rouibi se trouve là comme représentant de l’État français.

Il dirige des policiers.

Il incarne l’autorité.

Pendant quelques secondes, le supporter ne voit pourtant plus seulement le chef de la police.

Il voit le Juif.

Et c’est finalement la police dirigée par cet homme qu’il vient d’insulter qui l’interpelle.

Difficile de trouver scène plus parfaite pour notre sujet.

De Vichy aux policiers devant les synagogues

En France, la présence de Juifs dans la police possède une dimension historique particulière.

Parce que la police française a participé aux persécutions antijuives sous Vichy.

La rafle du Vel’ d’Hiv des 16 et 17 juillet 1942 en reste le symbole.

Des policiers français sont venus arrêter des familles juives.

D’autres policiers ont désobéi, prévenu des familles ou facilité des fuites.

Mais une image est restée dans une partie de la mémoire juive française :

le policier français qui vient chercher les Juifs chez eux.

Paris en 1939-1945

Des policiers français procèdent à l’arrestation de Juifs sous l’Occupation. La police française participa activement aux rafles organisées sous le régime de Vichy.

Cette mémoire existait encore dans ma famille lorsque j’ai voulu entrer dans la police.

Mon père avait fini par considérer que cela pouvait être un bon métier.

Pour ma mère, c’était plus compliqué.

Née quelques années après la guerre de parents passés par les camps, ancienne militante sioniste ayant elle-même eu des rapports difficiles avec la police, elle associait également l’institution à Vichy.

Son fils voulait maintenant porter cet uniforme.

Quelque chose coinçait.

J’avais pourtant réussi le concours.

Je ne fus finalement pas admis en raison de mon exemption du service militaire.

Ma mère me mit ensuite en relation avec le criminologue Xavier Raufer. Une autre voie aurait peut-être été possible, notamment dans la police municipale.

Je voulais essayer.

Elle préférait que je ne recommence pas avec la police.

Je suis finalement parti dans la sécurité privée.

Cette histoire ne permet évidemment pas de raconter ce que « les Juifs français » pensaient de la police.

Elle montre quelque chose de plus modeste et probablement plus intéressant :

l’Histoire peut survivre très longtemps dans le choix d’un métier.

Puis l’image s’inverse

Quelques décennies plus tard, une autre scène est devenue familière.

Le policier devant la synagogue.

Le policier devant l’école juive.

Puis le militaire de Sentinelle.

Avec la remontée des violences antisémites à partir des années 2000, l’attentat contre l’école Ozar Hatorah de Toulouse en 2012, puis l’Hyper Cacher en 2015 et la vague terroriste islamiste, les forces de l’ordre deviennent extrêmement visibles autour des institutions juives.

Attaques du Hamas en Israël : en France, les services de sécurité mobilisés et une présence « visible » - Le Parisien

Un CRS monte la garde devant une synagogue en France.

Le renversement est spectaculaire.

L’uniforme dont certaines familles conservaient le souvenir comme celui de l’homme venant arrêter les Juifs devient aussi celui de l’homme armé placé devant l’école pour empêcher qu’on tue leurs enfants.

Et le policier juif ajoute encore un étage au renversement :

le Juif n’est plus seulement protégé par l’État.

Il peut être celui qui protège au nom de l’État.

Protéger les Juifs sans devenir « leur » police

Cela ne fait pas pour autant du policier juif le policier de la communauté juive.

La différence est essentielle.

Les associations comme la Jewish Police Association britannique ou Shomrim au sein du NYPD peuvent aider les policiers juifs, faciliter leur pratique religieuse et servir d’interface avec la communauté.

Mais le policier reste policier.

Il peut protéger une manifestation juive.

Il peut également arrêter un manifestant juif.

Il peut comprendre immédiatement les contraintes d’une famille orthodoxe.

Il ne lui obéit pas pour autant.

Et si un Juif attend de lui une solidarité communautaire contraire à ses obligations professionnelles, la réponse est assez simple.

Il porte l’uniforme.

C’est exactement la même chose face à l’antisémite.

David ne peut pas utiliser son badge pour régler personnellement ses comptes avec l’homme qui lui explique que les Juifs contrôlent le monde.

À cet instant précis, il est flic.

Et lorsque l’antisémitisme vient de l’intérieur ?

L’uniforme ne protège évidemment pas de tout.

En février 2021, un policier juif appartenant à une unité d’élite découvre sur son casier, à Vélizy-Villacoublay, des croix gammées accompagnées de l’inscription « sale Juif ».

Il porte plainte.

L’endroit rend l’affaire particulièrement violente.

Ce n’est pas une inscription découverte dans la rue.

C’est son environnement professionnel.

Mais, là encore, les témoignages ne racontent pas tous la même histoire.

Michael Loebenberg explique que sa famille craignait qu’il subisse de l’antisémitisme en entrant dans la police britannique.

Il dit n’en avoir jamais subi.

Plusieurs policiers interrogés par le Jewish Chronicle en 2026 décrivent eux aussi des collègues et des supérieurs plutôt protecteurs. Une policière rapporte notamment qu’un collègue ayant fait une remarque sur la protection prétendument disproportionnée de la communauté juive fut immédiatement rappelé à l’ordre par son supérieur.

Il n’existe pas une expérience juive de la police.

Il existe des commissariats.

Des collègues.

Des chefs.

Des époques.

Et des hommes.

Le gangster, le soldat et le policier

Reste une autre question.

Pourquoi l’image du policier paraît-elle si éloignée de certaines représentations traditionnelles du Juif ?

Il n’y a pas seulement le médecin, l’avocat ou le comptable.

Il y a le corps.

L’antisémitisme européen a longtemps représenté l’homme juif comme faible, peureux, physiquement inférieur, parfois efféminé.

À la fin du XIXe siècle, certains penseurs juifs veulent précisément fabriquer son contraire.

Max Nordau parle de Muskeljudentum :

le judaïsme musculaire.

Faire du sport.

Reconstruire le corps.

Savoir se défendre.

Le sionisme donnera ensuite une puissance considérable à la figure du Juif capable de défendre d’autres Juifs par les armes.

Puis viendra le soldat israélien.

Mais entre-temps, l’Amérique avait produit une figure beaucoup moins respectable.

Le gangster juif.

Bugsy Siegel.

Abe Reles.

Louis « Lepke » Buchalter.

Meyer Lansky.

Des criminels.

Mais aussi des hommes qui fracassaient complètement l’image du Juif inoffensif.

gangsters juifs

Des figures du crime organisé juif américain à New York. À gauche, Benjamin « Bugsy » Siegel, l’un des gangsters juifs les plus célèbres du XXe siècle.

Pendant la guerre de Corée, celui-ci sert dans l’armée américaine et se retrouve en Allemagne de l’Ouest, quelques années seulement après la Shoah.

Son fils lui demandera plus tard s’il n’avait pas eu peur de vivre au milieu d’Allemands dont certains avaient pu être nazis quelques années auparavant.

La question lui paraît presque absurde.

Il est soldat américain.

Il a une arme.

Ce n’est plus lui qui doit avoir peur.

Cohen relie cette expérience à la fascination de son père pour les gangsters juifs.

Après les images de Juifs humiliés, persécutés, assassinés, apparaissait une autre représentation : des Juifs armés, dangereux, capables eux aussi de faire peur.

Dans l’extrait que nous avions publié sur Ashkénazes Francophones, Cohen parle de ce besoin de modèles donnant une « illusion de la force » et rapproche finalement cette fascination de la place prise par l’armée israélienne dans l’imaginaire de nombreux Juifs américains.

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Soldats israéliens de la brigade Yiftach pendant la guerre de 1948. Photo : Benno Rothenberg.


Le déplacement est fascinant.

Le gangster :

je ne suis plus une victime parce que je peux être dangereux.

Le soldat israélien :

nous pouvons nous défendre nous-mêmes.

Et entre les deux existe peut-être une troisième figure, beaucoup moins étudiée :

le policier juif.

Lui aussi porte une arme.

Lui aussi peut employer la force.

Mais la différence est fondamentale.

Le gangster exerce la violence contre la loi.

Le soldat israélien exerce la force au nom d’un État juif.

Le policier juif de diaspora exerce la force légitime d’un État qui n’est pas juif mais dont il est pleinement citoyen.

Il ne dit pas :

« Les Juifs peuvent désormais vous faire peur. »

Il dit quelque chose de beaucoup plus banal :

« Je suis l’autorité publique. »

Et, historiquement, cette banalité est énorme.

Être fort sans jouer au dur

Le témoignage de David prend ici une autre dimension.

Il voulait être le tough guy plutôt que le nebbish Jew.

Puis il découvre que la force policière consiste aussi à ne pas frapper lorsqu’on pourrait le faire.

À écouter.

À désamorcer.

À protéger quelqu’un dont on méprise les idées.

À arrêter quelqu’un dont on partage les idées.

À entendre un antisémite raconter ses conneries sans transformer l’intervention en règlement de comptes.

Le policier juif peut donc casser le vieux stéréotype du Juif faible sans adopter sa caricature inverse.

« Une gentille fille juive fait quoi dans la police ? »

Avec les femmes, le jeu des stéréotypes devient encore plus intéressant.

Barbara Block, fille du shérif Sherman Block, était elle-même adjointe du shérif.

Une femme lui demanda un jour comment une « nice Jewish girl » pouvait devenir policière.

Barbara lui demanda comment elle savait qu’elle était juive.

La femme désigna son insigne à six branches.

Elle avait pris l’étoile du shérif pour une étoile de David.

L’histoire est presque trop belle.

Parce que la question n’est pas seulement :

que fait une Juive dans la police ?

C’est :

que fait une gentille fille juive dans un métier pareil ?

Deux clichés se percutent.

La femme supposée douce et peu faite pour la violence.

Le Juif supposé peu fait pour la violence.

Une femme juive armée et investie de l’autorité publique dérange les deux.

Ariella Loew, policière juive orthodoxe américaine, raconte quant à elle avoir grandi sans jamais avoir vu de femme policière frum.

Elle en est devenue une.

Ariella Loew, policière américaine et juive orthodoxe dans la région de Chicago.


Les représentations professionnelles meurent souvent comme cela.

Pas avec un manifeste.

Avec quelqu’un qui exerce simplement le métier qu’il n’était pas censé exercer.

La police juive des ghettos : le même mot, un autre monde

Il existe enfin dans l’histoire une autre figure du policier juif.

Beaucoup plus sombre.

Pendant la Shoah, les nazis imposent dans de nombreux ghettos des services d’ordre juifs, communément appelés « police juive ».

Le mot est le même.

Presque tout le reste est différent.

Ces hommes ne servent pas librement un État démocratique dont ils sont citoyens.

Ils sont eux-mêmes prisonniers d’un système créé par ceux qui préparent leur destruction.

Certains rejoignent initialement ces services pour obtenir un emploi, améliorer leurs chances de survie, protéger leur famille, maintenir un semblant d’ordre ou retrouver un statut.

Puis les nazis utilisent ces structures pour imposer leurs décisions.

Des policiers juifs participent aux rassemblements précédant les déportations.

L’homme censé maintenir l’ordre parmi les siens peut devenir celui que l’occupant utilise contre eux.

Cette histoire ne doit donc pas être confondue avec celle des policiers juifs de Londres, Paris ou New York.

Mais un point nous intéresse.

Des travaux historiques ont étudié la manière dont l’uniforme et la fonction pouvaient rendre temporairement à certains de ces hommes humiliés et privés de leurs droits quelque chose qui leur avait été retiré :

une capacité d’action, une autorité, un statut masculin.

C’est là seulement que cette histoire rejoint la nôtre.

Juif.

Uniforme.

Autorité.

Masculinité.

La comparaison s’arrête là.

 

Why Some Jewish People Collaborated With The Nazis

Des membres du Service d’ordre juif dans le ghetto de Varsovie, vers 1941. Ces unités opéraient dans le système coercitif imposé par l’occupant nazi.

Homicide : le flic qui ne voulait pas être juif

En 1991, David Mamet réalise Homicide.

Joe Mantegna y interprète Bobby Gold, inspecteur de police américain.

Gold est juif.

Mais cela ne semble pas particulièrement l’intéresser.

Son univers, c’est la police.

Ses collègues.

Les suspects.

Les enquêtes.

Puis on lui confie l’enquête sur le meurtre d’une commerçante juive.

Progressivement, l’affaire l’oblige à regarder quelque chose qu’il avait laissé de côté :

sa propre judéité.

Il découvre un univers juif dont il est simultanément proche et étranger.

Il rencontre l’antisémitisme.

Et surtout, plusieurs appartenances commencent à se cogner les unes contre les autres.

Juif.

Policier.

Américain.

Le film ne demande pas vraiment laquelle serait la « vraie ».

Il montre ce qui arrive lorsqu’elles réclament des choses différentes au même homme.

After Dark: Neo-Noir Cinema Collection Three (1991 - 2002) - Imprint Collection #320 - 325 | Via Vision Entertainment

Joe Mantegna dans le rôle de Bobby Gold, policier juif confronté à sa propre identité dans Homicide de David Mamet (1991).


Et le film rejoint notre autre fil rouge.

Bobby Gold évolue dans un univers policier dur, viril, parfois franchement macho.

Et il est juif.

Encore le même personnage improbable.

Le Jewish boy qui devait faire autre chose.

Le nebbish Jew qui n’était pas censé être un dur.

Le médecin plutôt que le policier.

La fiction ne constitue pas une preuve historique.

Elle montre simplement que l’opposition est suffisamment compréhensible pour devenir matière à cinéma.

Le Juif peut parfaitement être le flic.

La question intéressante commence après :

qu’est-ce que cela signifie d’être le Juif parmi les flics ?

Alors, existe-t-il un « policier juif » ?

Probablement pas.

Il existe des policiers juifs.

Ce n’est pas tout à fait la même chose.

Celui qui porte une kippa.

Celui dont personne ne sait qu’il est juif.

Celui qui invoque dina de-malkhuta dina.

Celui qui voulait simplement un salaire stable.

Celui qui voulait être un tough guy.

Celui qui protège une synagogue.

Celui qui doit arrêter un Juif.

Celui qui découvre une croix gammée sur son casier.

Celui qui fait toute sa carrière sans jamais subir d’antisémitisme de la part de ses collègues.

Celui qui veut servir de lien avec la communauté juive.

Et celui qui ne veut surtout pas être réduit au rôle de « policier des Juifs ».

Aucun modèle unique ne tient.

Mais certaines situations ne peuvent arriver qu’à eux.

Porter l’uniforme de tout le monde

C’est peut-être là que se trouve finalement la particularité du policier juif de diaspora.

Le soldat israélien porte l’uniforme d’un État juif.

Le militant communautaire défend explicitement une cause juive.

Le membre d’une organisation communautaire de sécurité protège d’abord sa communauté.

Le policier juif porte l’uniforme de tout le monde.

Il exerce une autorité qui n’est pas juive.

Il applique une loi qui n’est pas religieuse.

Il protège des Juifs.

Des musulmans.

Des chrétiens.

Des athées.

Et, s’il le faut, des antisémites.

Il reste pourtant juif sous l’uniforme.

David en offre peut-être l’image la plus parfaite.

Un homme lui explique que les Juifs contrôlent le monde.

David pourrait lui répondre :

« Je suis juif. »

Il ferme sa gueule.

Parce qu’à cet instant précis, il est policier.

Norbert Rouibi offre l’image inverse.

Au Parc des Princes, quelqu’un décide précisément de regarder derrière l’uniforme.

Il voit le Juif.

Et l’insulte.

Une banalité historiquement extraordinaire

Au XVIIe siècle, Asser Levy devait encore se battre pour obtenir le droit de monter la garde avec les autres habitants de la Nouvelle-Amsterdam.

En 1924, des centaines de Juifs servent déjà dans la police de New York.

À Los Angeles, un homme à qui l’on demandait ce qu’un « Jewish boy » pouvait bien faire dans la police devient shérif.

En France, Sammy Ghozlan passe de commissaire de police à combattant de l’antisémitisme.

À Londres, un policier juif peut travailler le Shabbat parce qu’il considère qu’une intervention d’urgence relève du pikuach nefesh.

Et ailleurs, des milliers d’autres font probablement quelque chose de beaucoup moins spectaculaire.

Ils vont travailler.

Ils mettent leur uniforme.

Ils prennent leur service.

Ils rentrent chez eux.

Cela semble parfaitement banal.

C’est justement parce que c’est devenu banal que c’est historiquement remarquable.

Le policier juif de diaspora n’est peut-être ni un nouveau « Juif musclé », ni un symbole de l’intégration, ni un défenseur professionnel de sa communauté.

Il peut être tout cela.

Ou rien de tout cela.

Il peut simplement être un Juif qui a choisi d’être flic.

Et peut-être que la normalité se trouve précisément là.

Sources

Policiers juifs et Shomrim Society aux États-Unis

Judaïsme, justice et métier de policier

Policiers juifs au Royaume-Uni

France : police et antisémitisme

Norbert Rouibi, hooliganisme et Parc des Princes

Police française, Vichy et rafle du Vel’ d’Hiv

Gangsters juifs, force et masculinité

Police juive dans les ghettos

Cinéma