Juifs et musulmans à Belleville (Paris 20e) entre tolérance et conflit

Belleville, quartier de l’Est parisien, est une implantation dans le Nord de l’ancien cosmopolitisme méditerranéen, avec une forte présence de maghrébins juifs et musulmans. Mais la coexistence n’a pas été toujours été facile, notamment lors des émeutes de juin 1968 qui ont opposé les deux communautés. Cet article interroge cet événement comme révélateur du modèle de cosmopolitisme local. Dans le contexte agité des événements de mai 1968 et du premier anniversaire de la Guerre des Six Jours, les divers observateurs ont attribué l’émeute de Belleville à des tensions entre éternels ennemis, à un complot sioniste, à un complot arabe, ou à un complot capitaliste selon leur goût.

Introduction
Le cosmopolitisme, idéal universel, s’inscrit néanmoins dans un cadre local, au sein de quartiers urbains précis. Belleville, quartier très symbolique de l’Est parisien, est un exemple particulièrement fort de ce phénomène, Pour l’essentiel, l’identité bellevilloise repose sur deux bases. Tout d’abord, comme fief ouvrier, ancré à gauche depuis la Commune de Paris et au-delà, et ensuite comme lieu cosmopolite, terre d’accueil des immigrés, pendant tout le XXe siècle.

Durant les années 1960, deux migrations trans-méditerranéennes ont peuplé Belleville : les travailleurs immigrés maghrébins, algériens pour la plupart, et les juifs tunisiens arrivés après l’indépendance tunisienne. C’est un exemple relativement rare donc, de coexistence judéo-arabe dans un même quartier pendant la période post-coloniale. Le sociologue Patrick Simon parle même d’un « mythe de Belleville », car les habitants perçoivent leur quartier comme exceptionnellement tolérant et cosmopolite. On pourrait qualifier Belleville d’implantation dans le Nord du cosmopolitisme perdu de la Méditerranée d’hier.

Mais s’agit-il d’un cosmopolitisme « vrai » où la mixité et le métissage deviennent la règle, ou plutôt d’un cosmopolitisme de façade, où les communautés distinctes se côtoient et en général se tolèrent, mais ne se mélangent pas ?

Nous posons donc la question du communautarisme parce que, lorsque nous nous sommes rendus à Belleville pour la première fois en 1998, ce qui nous a frappé, c’est l’existence d’une très forte ségrégation. Il est souvent dit en France, que le communautarisme est un phénomène anglo-saxon, mais il existait là, sous nos yeux, à Paris. Sur le boulevard de Belleville, il y avait les commerces arabes d’un côté, les commerces juifs séfarades de l’autre, et plus haut, les commerces chinois, comme s’il existait des lignes de démarcation très strictes entre eux. Il n’y avait personne d’apparence européenne. C’est un point de vue superficiel sans doute, mais impressionnant tout de même.

L’émeute de Juin 1968
Le modèle bellevillois de cosmopolitisme repose-t-il sur des fondations fragiles ? Parfois en France on utilise le nom même de Belleville comme synonyme de communautarisme. Il s’y est produit pendant les événements de mai-juin 1968, une émeute assez grave entre juifs et arabes. Evénement atypique sans doute, mais peut-être révélateur non seulement de la question de l’immigration et de l’engagement politique mais aussi de la question du cosmopolitisme. Ce qui caractérise une émeute, ce n’est pas seulement la violence physique en tant que telle, mais également les divergences d’interprétation entre les différents observateurs. Quand la violence commence, des « spécialistes », selon l’historien Paul Brass, la politisent à leurs propres fins, et font d’une simple bagarre une émeute politique. Nous analyserons ici l’émeute de 1968 comme révélateur du rôle de ces « spécialistes », et les différents points de vue souvent contradictoires sur le cosmopolitisme bellevillois.

Que s’est-il donc passé ? Le dimanche 2 juin 1968, une discussion autour d’une partie de cartes dans un café oppose deux tunisiens, un juif et un musulman. Le perdant a, semble-t-il, refusé de payer son dû au gagnant l’accusant d’avoir triché. Les autres personnes présentes dans le café se sont jointes à la bagarre qui rapidement a tourné à l’émeute. Les fenêtres des commerces des différentes communautés sont brisées, la police arrive et procède à des arrestations. Les 3 et 4 juin, l’émeute continue : une cinquantaine de commerces sont brûlés ou saccagés, on tente d’incendier la synagogue Julien Lacroix et, selon certains, on déplorerait même un mort.

Les émeutiers sont des hommes jeunes, juifs tunisiens contre musulmans algériens, marocains et tunisiens. On utilise pour se battre des bouteilles, des pierres, des barres de fer, des couvercles de poubelles; certains parlent aussi de cocktails Molotov, voire de mitraillettes, ce que d’autres démentent.

Des appels au calme de divers acteurs extérieurs sont lancés par les députés communistes locaux, les organisations des droits de l’homme, mais plus important, semble-t-il, par ceux qui se considèrent comme « chefs de communautés ». Côté juif, ce sont les autorités religieuses de la synagogue, côté arabe, les représentants des gouvernements maghrébins. Le rabbin de la synagogue visite le quartier aux côtés de l’ambassadeur tunisien. Les autorités algériennes interviennent via leur l’ambassadeur et via l’Amicale des Algériens en Europe. Cette émeute était considérée comme suffisamment grave pour que Abdelaziz Bouteflika, alors ministre algérien des Affaires Etrangères convoque l’ambassadeur français à Alger pour des entretiens, et pour que le Président Boumedienne lui-même en discute avec le chef de l’AAE. Un autre groupe de « spécialistes » est intervenu, ce sont les étudiants français d’extrême- gauche, dont une centaine se sont dirigés sur Belleville depuis le Quartier Latin. Et bien sûr la presse française s’est emparée de cette affaire.

Chacun de ces acteurs a eu sa propre théorie pour expliquer l’émeute. Il y a eu quatre explications différentes, et toutes seront révélatrices.

I – D’éternels ennemis ?
La première explication, était exposée dans le journal Le Figaro : les arabes et les juifs sont des éternels ennemis, à Belleville comme ailleurs. Laissons de côté la question controversée des relations judéo-arabes dans les pays d’origine, et regardons la situation locale, une situation qui, nous semble-t-il, ne permet pas de soutenir la théorie de la rivalité permanente.

Tout d’abord si les relations sont si détestables que cela, pourquoi choisit-on d’habiter le même quartier? De plus les deux protagonistes dans le café ne faisaient-ils pas preuve d’originalité parmi les tunisiens juifs et musulmans en acceptant de se fréquenter ? (ce n’était pas le cas pour les algériens et les marocains). En effet, d’autres juifs ont même critiqué les juifs tunisiens d’être trop arabophiles, parce que le 2 juin, fête juive, ils ont joué aux cartes avec les arabes plutôt que de se rendre à la synagogue.

Les deux communautés avaient en commun une langue, l’arabe, et un mode de vie « à l’orientale ». Un mode de vie stigmatisé par les Français, y compris les juifs non bellevillois, mais pas si éloigné de celui de l’autre communauté, avec laquelle on partageait les repas lors des fêtes religieuses.

A Belleville, beaucoup d’arabes faisaient leurs courses dans les magasins juifs et mangeaient dans les restaurants juifs. Un boucher cacher déclarait que sa clientèle était quasi-entièrement musulmane. Environ 80 musulmans étaient employés dans les entreprises juives, permettant aux restaurants, par exemple, d’ouvrir le samedi. Néanmoins, beaucoup de travailleurs immigrés habitant Belleville travaillaient plutôt en usine que dans des commerces locaux. Il y avait donc relativement peu de concurrence ou de conflits économiques directs entre les deux groupes.

Il ne faut pas exagérer non plus l’inégalité entre les deux groupes. Selon Claude Tapia, auteur de nombreux travaux sur Belleville, 66% des juifs tunisiens bellevillois pouvaient être classés comme prolétaires, ayant souffert d’un déclassement par rapport au statut qui était le leur en Tunisie. L’hebdomadaire Afrique-Action a publié une photo de deux garçons bellevillois, accompagnée de la légende. « Lequel est juif, lequel est musulman ? La misère est le même. »

Ce sont les observateurs extérieurs qui ont attribué à l’émeute des origines conflictuelles lointaines. Pour Le Figaro, l’Etat français était un arbitre neutre entre deux groupes qui se détestaient depuis toujours. C’est un point de vue républicain peut-être, mais aux accents colonialistes : on justifie la présence coloniale par l’incapacité des différents groupes d’indigènes à régler leurs conflits entre eux. Il faut noter les racines coloniales du modèle d’encadrement des immigrés : le 3 juin, Maurice Grimaud s’est rendu à Belleville en compagnie du commandant Brasseur du Service d’assistance technique (SAT). Le SAT avait été l’outil favori de Maurice Papon pendant la guerre d’Algérie pour lutter contre la Fédération de France du FLN, et le voilà en opération avec son successeur Grimaud, réputé plus libéral.

Par contre, les immigrés bellevillois ont minimisé ces tensions et comme l’a déclaré un cafetier juif :
« Nous sommes tous frères. Nous nous connaissions à Tunis et nous vivons ensemble ».

On trouvera des échos de ces sentiments dans des récits d’histoire locale, comme par exemple, « Belleville mon village » de Clément Lepidis. Pour Lepidis, Belleville est avant tout cosmopolite et tolérant, et ce sont les autorités extérieures qui sont intolérantes. Les souffrances des juifs de Belleville pendant le gouvernement de Vichy et des arabes pendant la guerre d’Algérie s’inscrivent pour lui dans un héritage commun. Sans doute y a-t-il ici beaucoup de romantisme, du mythe de Belleville, car Lépidis écrivait pour défendre Belleville contre les promoteurs immobliers qui menaçaient ce quartier populaire pendant les années 1980. On ne souffle d’ailleurs pas mot de l’émeute de juin 1968 dans le livre de Lepidis.

La réalité bellevilloise se trouvait sûrement entre le « conflit permanent » du Figaro et le « lieu cosmopolite » du mythe local.

II – Un complot sioniste ?
La deuxième explication est donnée par les autorités algériennes. L’émeute serait une provocation des sionistes pour fêter le premier anniversaire de la fin de la Guerre des Six Jours et de la victoire israélienne. El Moudjahid, journal du FLN, évoquait des « sionistes armés ». Si l’Amicale des Algériens en Europe était d’accord, elle refusait de faire l’amalgame entre les juifs de Belleville et les groupes sionistes.

Pourquoi a-t-on parlé de conspiration sioniste ? Après 1967, les idées sionistes trouvent un écho parmi les juifs maghrébins de France, qui, jusque là, n’étaient pas vraiment des sionistes enthousiastes. A l’époque de l’indépendance algérienne, la presse israélienne avait reproché aux juifs maghrébins d’émigrer en France plutôt qu’en Israël. Mais dans les années 1967, le sionisme se développe : les associations juives d’assistance sociale se transforment de plus en plus en organisations politiques. A Belleville, on ne relève que 61 émigrants en Israël en 1967, mais 220 en 1968 et 232 en 1969, et pour la plupart des jeunes de 18 a 20 ans, ayant le même âge que les émeutiers de juin 1968.

Si certains jeunes gens d’origine juive, et même juive maghrébine, se rapprochaient des positions pro-palestiniennes des groupuscules d’extrême- gauche, comme en témoigne l’autobiographie de Benjamin Stora, il s’agissait là de jeunes qui s’éloignaient de leur racines juives pour rejoindre le monde internationaliste du gauchisme. Pour ceux qui restaient attachés au judaïsme, être juif signifiait, de plus en plus souvent, être partisan d’Israël, ce qui n’était pas le cas auparavant.

Il n’existe bien sûr aucune preuve d’un quelconque complot, téléguidé depuis Israël, visant à déclencher l’émeute de Belleville, mais il est certain qu’existait côté juif une forme d’organisation, révélant l’aspect non spontané des événements une fois l’émeute commencée. Le Jewish Chronicle de Londres a fait allusion à une réunion privée où l’on reconnaissait que, les jeunes juifs ayant participé a l’émeute, avaient été placés sous le commandement de jeunes cadres, expérimentés et organisés, dans des unités d’autodéfense.

III – Un complot arabe ?
Une troisième explication était à l’opposé de la seconde : selon certains porte-paroles juifs de Belleville, l’émeute aurait été fomentée par des arabes de l’organisation palestinienne Al Fatah, pour venger la défaite de 1967. On parlait d’un mot d’ordre qui circulait verbalement et dans un tract, appelant les musulmans à éviter les juifs à l’approche du premier anniversaire de la guerre. Des reportages à sensation suivirent dans la presse conservatrice, avec des titres du type : « A Belleville, un tract arabe appelle à la ‘‘guerre sainte’’ contre les juifs ».

Comme pour la piste précédente, le contexte international explique en partie pourquoi on en est arrivé à cette théorie de complot. Al Fatah a attiré l’attention du monde en mars 1968, lors de son premier combat contre les forces israéliennes à Karameh dans la vallée du Jourdain. L’organisation a commencé également, dès cette année, à établir des contacts en France, avec des intellectuels tel Maxime Rodinson, et des hommes politiques tel Michel Rocard. On peut donc comprendre pourquoi les juifs de Belleville ont perçu Al Fatah comme une menace, présente partout, tout comme les algériens voyaient des sionistes partout.

Mais encore une fois, il n’y a probablement pas eu de complot. La presse n’a rendu compte de ce fameux tract que le 5 juin, trois jours après le début de l’émeute, ce qui peut être expliqué par la controverse survenue le 4 juin dans la Sorbonne occupée. Il y a eu, semble-t-il, un incident au sujet de tracts, entre les représentants d’Al Fatah et ceux du MAPAM, parti sioniste de gauche, ce qui aurait provoqué l’affaire des tracts, attribués a Al Fatah, les étudiants algériens ayant démenti avoir écrit ces tracts.

Il se pose également pour ces deux explications –complot sioniste, complot arabe– un problème de dates. Les émeutes ont commencé 3 jours avant l’anniversaire de la guerre, et se sont achevées avant l’anniversaire lui-même, malgré un supplément spécial d’El Moudjahid sur la guerre le 5 juin, avant l’aggravation de la tension au Moyen-Orient, avec les batailles aériennes du 4 juin et les émeutes de Jérusalem le 5 juin et malgré l’assassinat de Robert Kennedy, candidat à l’élection présidentielle aux Etats-Unis, apparemment par un palestinien qui lui reprochait son soutien à Israël.

Pour les deux camps, cependant, l’insécurité a été bien réelle. Les algériens redoutaient une montée des activités sionistes en France, perçues comme une menace dans le contexte de l’après-Guerre des Six Jours, où Israël s’était révélé comme la puissance numéro un au Moyen-Orient et les Etats arabes voisins impuissants. Les juifs tunisiens quant à eux redoutaient une montée de l’antisémitisme, tout d’abord avec la volte-face de la politique étrangère française, jadis pro-israélienne, après les déclarations de de Gaulle en 1967 sur Israël « peuple dominateur », et ensuite les tentatives d’accuser mai 68 d’être une conspiration juive. Dans ces circonstances confuses, l’émergence d’Al Fatah fournissait un très bon bouc émissaire pour expliquer les émeutes de Belleville.

De plus, pour les chefs des deux communautés, il était plus facile d’accuser l’autre plutôt que de critiquer le gouvernement français. D’un côté, les résidents juifs ont acclamé l’arrivée des renforts policiers à Belleville le 3 juin aux cris de « Vive la France! » voulant ainsi apparaître comme de vrais Français, se distinguant des arabes qui sont des étrangers. De l’autre, les responsables tunisiens ont mis l’accent sur l’idée que les immigrés arabes étaient les « hôtes » de la France, voulant par un comportement responsable, démontrer que l’on sait bien se tenir chez les autres. Dans les deux cas, c’était le signe d’un communautarisme naissant mais plutôt « soft » et qui ne cherchait pas à remettre en cause les règles françaises.

IV – Un complot capitaliste ?
Par contre, pour la gauche et l’extrême gauche française, les émeutes de Belleville n’avait rien à voir avec le Moyen Orient. Il s’agissait plutôt d’un complot du gouvernement gaulliste pour diviser les travailleurs. Selon cette quatrième piste, suivie par L’Humanité et également par des tracts et affiches des mouvements gauchistes, il existait plusieurs signes révélateurs d’une conspiration du pouvoir.

Les émeutiers juifs portaient des brassards, pour que la police puissent les identifier. On évoquait également la présence d’ex-harkis, armés de barres de fer, ayant reçu carte blanche des forces de l’ordre. Il a été souligné également que les émeutiers se dirigeaient directement vers les vitrines des commerces, comme si l’on cherchait à créer le maximum de désordre. Il a été fait allusion à des agents gaullistes, présents dans le quartier, qui auraient menacé des facteurs en grève avec un revolver. Il a également été noté l’importance et la brutalité de la réponse policière à cette émeute.

Certaines de ces observations étaient plus fondées que d’autres. Comme L’Humanité l’a noté, le fait qu’il n’y avait pas eu de violence à Belleville pendant la guerre de 67, suggère qu’il faudrait plutôt chercher une explication dans le contexte français de mai 68. Mais, pour établir l’existence d’un complot, il n’y a pas de preuve. Quant au comportement bizarre des émeutiers, il est assez habituel, dans les émeutes, de s’attaquer aux biens plutôt qu’aux personnes.

Pour ce qui est de la « répression », plusieurs témoignages confirment que la réponse policière a été forte, avec usage de grenades lacrymogènes et matraquages. La présence de 5000 CRS a été bien sûr excessive, pour une bagarre dans un café, mais, il y a exagération : le premier jour, il n’y a eu qu’entre 10 et 20 arrestations, donc rien de vraiment comparable aux répressions de la guerre d’Algérie, comparaison faite par les maoïstes Alain Geismar, Serge July et Erlyne Morane.

Il faut noter qu’après mai 1968, les maoïstes de la Gauche Prolétarienne ont placé les luttes des travailleurs immigrés au premier plan dans leur stratégie révolutionnaire. Ils ont donc voulu interpréter les émeutes de Belleville comme le signal d’une révolte massive des immigrés contre l’Etat français, ce qui n’a pas été tout à fait le cas. L’année suivante, les étudiants maoïstes ont choisi d’investir Belleville pour leur defilé du 1er mai, sans consultation des bellevillois, un mauvais choix, qui a conduit à un véritable fiasco et un à harcèlement accrue des maghrébins de Belleville par la police. Une autocritique maoïste, a attribué la responsabilité de ce fiasco au « mythe de la résistance prolétarienne à Belleville », né pendant les émeutes de juin 6838.

Les immigrés n’étaient donc pas les seuls à chercher dans le complot l’explication à ces événements, les Français aussi. Mais le nouveau contexte, avec le succès de la manifestation gaulliste du 30 mai, l’ébauche d’un retour au travail après la grève générale, voyait pour la première fois, depuis plusieurs semaines, la gauche sur la défensive. On peut comprendre qu’elle redoutait une tentative de division des travailleurs, mais on peut se demander pourquoi utiliser une bagarre entre deux groupes d’immigrés, quand il aurait été plus efficace de provoquer une émeute entre Français et immigrés, ce qui n’a pas eu lieu.

Conclusion
On a vu a quel point un simple fait divers, dans un quartier aussi cosmopolite que Belleville, peut servir de symbole pour des conflits qui dépassent largement ces limites géographiques. Aucune des quatre explications, suggérées pour expliquer l’émeute de juin 1968, ne suffit à elle seule. Mais, cela ne veut pas dire qu’elles soient sans valeur. Chacune montre les espoirs et les désespoirs de ceux qui les ont énoncées, dans un contexte de bouleversements local, national et international, où le cosmopolitisme a été mis en question.

Aujourd’hui, les relations judéo-arabes sont à nouveau sur le devant de l’actualité. Depuis le début de la deuxième Intifada et le 11 septembre 2001, on s’inquiète que ce difficile contexte international ne suscite un nouveau communautarisme en France. Mais, force est de constater, néanmoins, que si des incidents graves sont survenus récemment en banlieue, ils ne se sont pas reproduits à Belleville.

De retour dans ce quartier en 2004, nous avons remarqué une absence quasi-totale de slogans concernant le conflit israélo-palestinien. Le communautarisme existe à Belleville sur le plan culturel, mais pas forcément sur le plan politique. Il existerait en effet une sorte de pacte implicite afin d’éviter de faire entrer dans l’espace local le conflit du Proche-Orient. On peut donc conclure, peut-être, sur une note optimiste : le modèle bellevillois de cosmopolitisme n’est pas mort.

Daniel Gordon
Du cosmopolitisme en Méditerranée

Source:https://journals.openedition.org/cdlm/135