Le judaïsme protège-t-il des addictions ?

Article qui analyse l’impact du judaïsme sur les addictions telles que la drogue et l’alcool.
L’auteur nous montre comment le judaïsme appréhende ces comportements déviants et de quelle façon les membres de la communauté y remédient.

 

Judaïsme, Juifs orthodoxes et usage de psychotropes : dynamiques internes et repères sociaux
Amnon Jacob Suissa

 

Introduction

Si les Juifs orthodoxes ont, par définition, des pratiques très conservatrices du judaïsme, voire très strictes dans le style de vie communautaire et la vie en société, le fait d’apprendre que certains membres ont parfois des problèmes de dépendance aux psychotropes peut causer de sérieux remous au sein de leurs membres. Rappelons que les communautés orthodoxes ont tendance à considérer l’environnement social public comme un espace qui génère souvent de la crainte, voire une certaine peur (Suissa, 1998). Par crainte, il faut entendre le fait que la société élargie est comprise comme véhiculant des valeurs telles que : consumérisme, individualisme, débauche, assimilation, etc. Dans ce contexte, les rapports sociaux avec le monde extérieur se retrouvent affaiblis préférant ainsi un certain repli sur soi en vue de garder son équilibre et de préserver ainsi son identité culturelle et collective.

Cette distance sociale se traduit par des liens sociaux faibles avec l’environnement social élargi tout en alimentant des liens sociaux denses et empreints de forte solidarité à l’interne des communautés orthodoxes. Cette dynamique du dehors et du dedans est traversée par un certain discours qui permet de cimenter, jusqu’à un certain point, les rapports sociaux à l’interne. En bref, cette idéologie s’appuie sur le fait qu’il faut se protéger coûte que coûte du monde extérieur de peur de s’égarer dans l’assimilation et de styles de vie indignes des valeurs profondes du judaïsme. Par voie de conséquence, l’espace doit être sauvegardé de l’intérieur en s’élevant spirituellement par la prière, en créant des zones de solidarité intra-communautaires et en déléguant le pouvoir aux leaders de la communauté, très souvent des rabbins de formation, religiosité oblige.

Dans ce contexte, les pratiques de déviance en général sont minutieusement scrutées selon une grille de survie et des valeurs propres aux groupes en question. Ainsi, quand le comportement est considéré socialement trop distant des normes communautaires, la réaction à l’acte est alors plus sévère et ce, proportionnellement à la distance que le comportement occupe dans les valeurs et normes véhiculées par le groupe en question. Comme dans tout groupe qui se veut organisé, il y a donc des règles à suivre, règles qui sont dictées par ceux qui possèdent un certain pouvoir dans l’organisation : les rabbins. Nommés par la communauté pour leurs qualités, savoirs et connaissances, ces derniers sont, aux États-Unis, identifiés par leurs vêtements distinctifs, et notamment par leurs chapeaux noirs (black hats). Dans ces communautés, les rabbins semblent occuper le haut du pavé en ce qui a trait à la gestion, aux décisions et aux orientations à privilégier.

 

Contexte et usage de psychotropes

L’usage de psychotropes parmi les Juifs orthodoxes est généralement compris par les parents, enseignants ou rabbins comme un comportement déviant et un péché qu’il faut réprimer. À titre d’exemple, un des plus grands rabbins américains a publié un document sur la prohibition religieuse de l’usage de la marihuana (Feinstein, 1982). Parmi les raisons qui ont poussé ce rabbin à prohiber cette substance, on note : les méfaits sur le corps au plan physique, l’effet de déconcentration du sujet, la promotion du désir extrême que cela provoque, la violation du concept de la Torah « Tu seras saint » (thou shall be holy) et, finalement, que cela peut pousser la personne à violer les interdits.

Durant des décennies, les regroupements orthodoxes n’ont généralement pas été « affectés » par les milieux culturels dits séculaires. Aux États-Unis, et de manière exponentielle, il faut attendre les années 1990 pour voir quelques adolescents juifs orthodoxes commencer à utiliser des drogues dites illégales (Blumenthal et Russell, 1999 ; Danis, 1999). Compris comme un « problème non juif » et, mis à part quelques articles dans les journaux populaires, l’usage de psychotropes par les adolescents juifs orthodoxes n’a été, pour la première fois, documenté et étudié sur une base scientifique qu’en 2002 (Fogel, 2004). Les résultats de la recherche de Fogel sont révélateurs de certaines nuances propres à la dynamique interne de ces communautés. Au plan méthodologique, et bien que l’échantillon ne soit pas de calibre épidémiologique, les jeunes participants ont été interviewés dans leurs communautés respectives dans le nord-est des États-Unis. Le but de cette recherche était de déterminer quel pouvait être le lien, pour ces adolescents, entre leur sens d’appartenance religieuse et ethnique avec leurs modes de consommation.


Sens d’appartenance et usage de psychotropes : l’œuf ou la poule ?

Bien que ces jeunes croient en Dieu et s’identifient fortement au judaïsme orthodoxe, ils diffèrent de la norme communautaire car ils sont perçus négativement par leur milieu comme étant des jeunes ayant des comportements à risque. Par comportements à risque, il faut entendre : agressions, destruction de propriété, vandalisme, vols, abus de substance, activités sexuelles de promiscuité, toxicomanie, idéation suicidaire, difficultés d’adaptation et de respect pour les normes et les règles sociétales en général (Danziger et Blass, 2001). Ceci étant, ces adolescents ont des sentiments partagés quand il s’agit de savoir si leur consommation de psychotropes illégaux est le résultat de l’influence de la religion orthodoxe comme style de vie sur le mode d’usage. Certains estiment que oui, alors que d’autres, au contraire, considèrent que la religion les a aidé à arrêter le cycle de la dépendance. Un fait demeure, pour un certain nombre d’adolescents juifs orthodoxes, la religion est un facteur qui a causé ou influencé leur usage de substances illégales, ce qui est contraire à l’approche voulant que la religion peut constituer un facteur de protection.

Ainsi compris, et dans la mesure où certaines personnes croient que la religion est une source de punitions et de restrictions, le recours à l’usage peut être interprété comme une stratégie d’équilibre et d’adaptation. À cela, il y a lieu d’ajouter le fait que l’adolescence est généralement une période de recherche intense au plan de l’identité sociale, psychologique, sexuelle, etc. Ceci étant, Booth et Martin (1998) ont démontré que la religion peut effectivement influencer certains individus à avoir des consommations abusives d’alcool. Peut-on alors parler de mode d’usage paradoxal ?

À la lumière de plusieurs témoignages, Fogel (2004) révèle que certains jeunes juifs orthodoxes avaient consommé parce qu’ils se sentaient rejetés par « les chapeaux noirs », c’est-à-dire les Rabbins de la communauté. D’autres, disent avoir consommé à cause des pressions des pairs pour faire partie de groupes d’amis. Voici, sous forme de vignettes, quelques témoignages de jeunes adolescents expliquant les motifs de leur mode de consommation et les raisons qui ont amené certains à arrêter leur mode abusif de consommation.

X a 18 ans. Pour faire partie de son groupe, il a commencé, comme plusieurs autres, à consommer estimant qu’il pouvait faire cela de temps en temps sans développer de dépendance. Il s’est alors aperçu que, plus il en utilisait, plus il trouvait difficile de s’abstenir. La fréquence de l’usage a alors augmenté dans le temps passant d’une fois par semaine à plusieurs fois, jusqu’à l’usage quotidien. Il utilisait des psychotropes dits « durs » telles que la cocaïne et la psilocybine. La réponse de son milieu familial fut de consulter immédiatement les « chapeaux noirs », c’est-à-dire les rabbins orthodoxes. Comme il était peu à l’aise avec ces derniers et qu’il n’appréciait pas leur attitude, le jeune X devint encore plus résistant à entreprendre des démarches de cessation. Le salut vint plutôt d’un autre groupe d’amis qui l’a aidé à traverser les obstacles pour enfin réussir à être abstinent. Ses motifs personnels et cognitifs dans la décision d’arrêter ont été principalement alimentés par deux raisons : le fait qu’il aurait plus de chance d’avoir une petite amie s’il n’en consommait plus et que sa consommation affectait négativement son apparence et son estime de soi.

 

Y a 16 ans. Comme souvent chez les Juifs orthodoxes, il fait partie d’une famille nombreuse de sept enfants. Disant avoir été influencé par ses pairs, il a consommé du cannabis régulièrement pendant un an. Il estime que l’approche axée sur la religion l’a fortement aidé à arrêter sa consommation. À son avis, les liens très forts à l’intérieur de la communauté orthodoxe à laquelle il appartient ont été le moteur de sa démarche car l’étiquetage social est immédiat : les parents n’ont alors eu d’autre choix que d’exercer des pressions très fortes pour aider leur enfant à « être socialement normalisé » au sein de la communauté. Parmi les autres raisons de sa prise de décision, Y soutient que son oncle et sa tante, pour lesquels il avait beaucoup d’admiration, n’ont jamais accepté sa consommation de psychotropes.

 

Un facteur explicatif à l’interne des modes d’usage est le niveau de religiosité. Selon que vous appartenez au courant très orthodoxe des Yeshivot (écoles talmudiques) ou à celui des orthodoxes dits « modernes », le mode de consommation aura tendance à être plus ou moins libéral. Le témoignage qui suit est révélateur de cette distinction.

Z a 17 ans. Il est issu de parents divorcés et a cinq frères et sœurs. Il fait partie d’une communauté dite orthodoxe « moderne », c’est-à-dire religieuse, mais sans nécessairement pratiquer le sabbat. Z estime que l’usage de drogues illégales peut toucher tout le monde, même les fils de rabbins. Il soutient que l’incidence est plus forte auprès de familles divorcées et que la communauté orthodoxe moderne produirait plus de jeunes consommateurs car ils ont plus accès aux médias d’influence comme la télévision, la radio, la publicité, les films, etc.

Cette explication s’inscrit dans la logique citée plus haut selon laquelle le monde social extérieur est vu par les communautés juives orthodoxes comme synonyme d’une « jungle » de la consommation et de styles de vie menant potentiellement à la déviance et à des comportements répréhensibles.

Plusieurs études montrent qu’il y a un lien entre degré de religiosité et addiction : plus le niveau de religiosité est élevé, moins le recours à l’usage de substances illégales sera fréquent (Booth et Martin, 1998 ; Miller, Davies et Greenwald, 2000). Et cela est vrai, non seulement pour les addictions à un produit, mais aussi pour les autres addictions comme le jeu pathologique (Suissa, 2005). À cet égard, une étude de la communauté juive de Las Vegas est révélatrice de cette distinction entre les Juifs orthodoxes et ceux plus « modernes ». Les Juifs qui se positionnent pour les jeux de hasard et d’argent sont généralement non pratiquants et assez distants des pratiques traditionnelles (Wein, 2000). À l’opposé, les Juifs qui se positionnent contre ce type d’activités se trouvent parmi les Juifs pratiquants, et parmi ceux qui ont gardé un grand sens d’appartenance à leur origine en respectant un minimum de rituels tel que le respect du sabbat, des fêtes, etc.

En termes sociologiques, le cas de la communauté juive de Las Vegas illustre clairement le poids significatif de l’appartenance à la culture comme étant déterminant dans le développement des trajectoires des joueurs et des dépendances potentielles dans le temps. En d’autres mots, plus une personne est distante des traditions et des pratiques rituelles juives, plus elle sera proche des attitudes et des addictions courantes en Amérique du Nord et en Europe.

Au plan des dynamiques familiales, et à part quelques familles avec des parents divorcés, on peut dire que la majorité des adolescents juifs orthodoxes proviennent de familles stables avec une certaine homéostasie (Suissa, 2005b ; 2004). Être un enfant de parents divorcés constitue-t-il donc en soi un risque pour développer des problèmes de drogues ? Sur cette question, Vitaro, Assaad et Carbonneau (2004), de même que Tremblay, Bertrand et Ménard (2005), concluent leurs recherches en identifiant deux variables explicatives. La première est que ce n’est pas le divorce en soi, mais la façon dont les parents se séparent qui influence la trajectoire vers une consommation. La deuxième est un fait incontournable : la rupture des parents produit un réaménagement structurel important des rôles et des tâches de chacun et constitue, par voie de conséquence, une source significative de stress et un contexte de fragilité psychologique et social. Dans cette optique, on ne peut nier les liens potentiels, parfois directs, entre le divorce et la création de conditions fragilisantes dont le recours aux substances psychoactives peut faire partie.

 

Autres repères dans la culture juive et les psychotropes : l’exemple de l’alcool

Les historiens et les sociologues ont remarqué une très faible incidence de l’alcoolisme chez les Juifs, bien qu’ils consomment de l’alcool (Spero, 1980 ; Seller, 1984). À part la place importante qu’occupe le rituel du vin dans les cérémonies traditionnelles et religieuses, plusieurs autres facteurs culturels peuvent expliquer ce fait. Les quatre verres de vin obligatoires durant les fêtes de Pâques, boire jusqu’à ne plus reconnaître son voisin lors du Pourim (fête commémorant la reine Esther qui a réussi à épargner la destruction du peuple par Nabuchodonosor), la fête de la réception de la Torah où l’alcool coule à flots (simhat torah) etc, illustrent nettement les raisons à la consommation comme étant des facteurs significatifs dans le développement de bonnes ou de mauvaises relations aux substances.

Sous un autre angle, le vin consommé pour des raisons négatives est comparé au vin de l’après-midi dont les effets d’ébriété physiologiques sont d’ailleurs plus forts durant cette période de la journée (Ben Amar, 2004). Sur le plan historique, la Torah interdit d’ailleurs aux prêtres de bénir le peuple l’après-midi de peur qu’ils ne soient sous l’effet de l’alcool et ne tombent dans l’idolâtrie potentielle. Les prêtres étant les seuls, à l’époque des temples, à avoir accès au vin à des fins de rituel religieux, cette pratique continue encore aujourd’hui à la synagogue où la prière est effectuée le matin et jamais l’après-midi.

Le taux de faible incidence de l’alcoolisme chez les Juifs a été expliqué également par certaines théories dont la piété et la peur de la désapprobation chrétienne au niveau historique, la perte de contrôle dans un environnement hostile, l’exposition dès le jeune âge aux cérémonies et aux rituels de l’usage sur une base modérée, et enfin le désir d’être différent (Spero, 1980 ; Glassner et Berg, 1980, 1984). Ce type d’explication semble plus s’appliquer aux Juifs de la diaspora qui sont généralement plus attachés aux valeurs traditionnelles que ceux vivant en Israël dont plus de 60 % ne se considèrent pas du tout religieux. Le mouvement migratoire de centaines de milliers de Juifs de l’ex-Urss vers Israël depuis la chute du communisme en 1989, explique également une augmentation de l’alcoolisme dans ce pays, dans la mesure où ces populations ont apporté avec eux des modes abusifs de consommation, en particulier avec la vodka. Il faut donc noter une forte distinction entre les réalités des Juifs de la diaspora et ceux d’Israël (Suissa, 1992).

Quant à la notion de maladie liée à l’alcoolisme, celle-ci est généralement considérée comme non valide par la majorité des Juifs. En survalorisant l’individu comme étant responsable de ses gestes et mouvements, le judaïsme dévalorise simultanément le déplacement de la causalité au nom de la maladie. Selon Peele (1989 ; 1991 ; 2004), la philosophie d’allégeance chrétienne dans l’origine et les principes qui sous-tendent le mouvement idéologique des Alcooliques Anonymes, explique également la forte résistance idéologique des Juifs à l’idée que l’alcoolisme est une maladie incontrôlable. Sous cet angle, un des facteurs culturels qui contribue justement à l’augmentation du taux d’alcoolisme pourrait être paradoxalement la conception même de l’alcoolisme en tant que maladie. Ainsi, dans les groupes culturels qui adhèrent le plus à cette conception, tels les Américains d’origine irlandaise ou autochtone, l’alcool est investi d’un pouvoir dont ils ne peuvent contrôler les effets. À l’opposé, l’analyse de groupes ayant un taux d’alcoolisme faible ou inexistant (Juifs vivant en Amérique du Nord, Américains d’origine chinoise) révèle que l’éthique culturelle du groupe ne tolère pas la perte de contrôle comme excuse aux problèmes de l’abus et, conséquemment, ne favorise pas la croyance au concept de maladie (Suissa, 1998).

 

Conclusion

Les réalités culturelles et sociales représentent des faits essentiels dans la compréhension du phénomène de la dépendance. Selon Szasz (1974), les substances qualifiées de dangereuses ne le sont pas pour des raisons objectives, à savoir l’intensité des effets pharmacologiques du produit, mais bien parce qu’elles sont étrangères à la culture en place. À titre d’exemple, les substances considérées « pures » dans la culture occidentale sont l’alcool et le tabac, bien que celles-ci causent des dégâts considérables, alors que celles considérées « impures » sont le cannabis, les opiacés et ses dérivés. Dans les pays islamiques de tendance fondamentaliste, tels que l’Iran ou l’Arabie Saoudite, l’usage d’alcool est marginalisé et criminalisé par des sanctions sévères qui peuvent aller jusqu’à la mort. Parce qu’étrangères, ces substances représentent dans diverses cultures et régions du monde, une forme de menace à l’ordre social, dans le sens d’un corps étranger, et deviennent généralement le lieu de projections sociales négatives. À la lumière de ce bref survol, nous pouvons dire que la toxicomanie constitue un phénomène complexe qui s’inscrit fondamentalement dans la culture. Sous cet angle, les rituels, les lois, les croyances et les valeurs de certains groupes culturels peuvent prévenir ou encourager des problèmes d’abus de substances psychoactives.

Dans le judaïsme en général, certains principes et fondements semblent agir comme des mesures préventives dans le développement d’abus de substances psychoactives. L’usage y est toujours distingué de l’abus, est souvent associé à un rituel et à de la nourriture, et une nette coupure existe entre les raisons négatives et positives dans l’usage. Le système de solidarité et de régulation socio-communautaire semble également agir comme espace primaire dans la régulation des conflits. Enfin, et grâce à cette forte solidarité, nous remarquons que la réaction sociale aux actes compris comme déviants est régie à l’interne au sein des communautés juives par le biais de la devise : « On lave le linge sale en famille ». Le recours aux instances sociales publiques est très rare, sauf dans les cas où les systèmes de régulation (familles, leaders communautaires, rabbins, etc.) peuvent ne plus suffire pour gérer et trouver des solutions aux difficultés en place. Dans le cas des communautés juives orthodoxes, et à cause des liens très denses et de solidarité entre les membres, la première tendance est fortement privilégiée dans la gestion des problèmes sociaux dont l’usage de substances psychoactives fait partie.

 

Source: CAIRN.INFO