Quand Mussolini voulait faire croire à la mort de la Mafia

Selon l’auteur de cet article, c’est en grande partie l’élimination de la mafia qui a conféré à Mussolini un prestige qui lui a permis ensuite d’exercer une répression impitoyable sur ses opposants politiques.
Cet événement qui n’est pas le plus connu de l’histoire du fascisme doit nous amener à réfléchir.
Encore aujourd’hui, il est très probable que dans un pays miné par l’insécurité, le dirigeant qui parviendra, au delà des promesses, a purgé la criminalité, deviendra adulé par son peuple et aura ainsi carte blanche pour exercer une tyrannie. 
Ne laissons pas le soin aux extrémistes de faire le travail des modérés…





le 02/02/2018 par Girolamo Maestro

Mussolini Mafia

Benito Mussolini, dit le « Duce », posant à cheval en 1923, Agence Rol – source : Gallica-BnF

À partir de 1926, le Duce se met en tête d’éradiquer l’organisation criminelle sicilienne. La presse relaie cette guerre d’ego menée par le régime fasciste.

 

« La Mafia est bien morte ! », titre Le Petit Marseillais du 17 août 1926 au sujet de la célèbre Cosa Nostra. Près d’un siècle plus tard, la naïveté d’une telle annonce pourrait prêter à rire, tant l’influence de la pieuvre sicilienne a continué à croître depuis, profitant de la mondialisation pour étendre ses activités bien au-delà de la péninsule italienne.

 

À l’époque pourtant, la mise en faillite – certes, partielle – de la Mafia par le régime de Benito Mussolini est pourtant bien réelle. La grande inimitié entre le dictateur fasciste et l’organisation criminelle sicilienne naît deux ans plus tôt, en mai 1924.

La légende raconte que le « Duce », en visite à Piana dei Greci, aurait été vexé par une remarque de Francesco Cuccia, qui cumule alors deux mandats (pas forcément incompatibles) : maire de la ville, et patron de la Mafia locale. Ce dernier aurait soufflé à Mussolini : « Pourquoi cette escorte policière ? Ici tu es avec moi, sous ma protection », protection que le chef d’État aurait refusée, vexé de voir son autorité remise en doute.

 

Quelques jours plus tard, Mussolini prononce un discours à ce sujet à Palerme, rapporté le 7 mai 1924 par Le Siècle :

« Il a déclaré que son voyage est surtout un pèlerinage d’amour et de reconnaissance. Il l’effectue, a-t-il dit, pour mieux connaître personnellement le problème de la Sicile, et qu’il veut absolument résoudre.

“Lorsque la liberté n’est pas sauvegardée par l’ordre, a-t-il ajouté, elle devient la licence. On ne peut diriger une nation sans avoir un poignet d’acier”. »

 

Derrière les titres triomphants des journaux du monde entier, la politique de répression sévère mise en place par Mussolini est efficace et fait reculer la Mafia, au prix de milliers d’arrestations et de condamnations lourdes – y compris la peine de mort.

Le Journal du 12 août 1926 s’ose tout de même à souligner l’organisation « rigoureuse » de la Sicile mafieuse pré-mussolinienne :

« Il faut dire que les engagements de la Mafia étaient rigoureusement tenus. Elle faisait sa police avec vigilance et sa répression était d’une telle rigueur que les malfaiteurs, les autres, n’avaient aucune chance de faire de brillantes affaires.

L’auteur du moindre petit vol exercé au préjudice d’un cotisant de la Mafia était rapidement retrouvé, grâce aux nombreuses ramifications de l’association, et presque toujours puni de mort, il disparaissait sans laisser de trace. »

 

Plus loin dans l’article, le journaliste décrit les méthodes dites de sûreté employées par les forces de l’ordre fasciste, finalement peu éloignées de celles d’une organisation criminelle :

« Les prisons commencèrent à se peupler et il y eut quelques expéditions capables d’impressionner les masses.
C’est ainsi que M. Mori fit savoir à l’un des bandits “officiellement connus”, Andoloro, qu’il eût à se trouver tel jour dans sa maison. Andoloro se garda bien d’obéir. Mais le jour fixé arrivèrent [chez lui] dans des camions automobiles, des gendarmes et des maçons.
– Où est votre mari
 ? demanda-t-on à la femme du bandit.
– Je l’ignore.
– Fort bien, on va démolir votre maison.
Et l’on commença à détruire le toit. Le mutisme de la famille persistant, toute la maison fut rasée. Au retour, on annonça que ce n’était qu’un commencement et que si Andoloro ne se livrait pas, on agirait de façon identique vis-à-vis de tous les membres de sa famille.
 »

 

Telle entreprise, menée par le préfet Mori, chargé spécifiquement par Mussolini de mettre un terme aux agissements de la Mafia, fait fonctionner la justice à plein-régime. Quitte à en exagérer les effets immédiats dans la presse internationale.

Ainsi, le 25 janvier 1928, une dépêche du Daily Mail est reprise par Le Petit Journal :

« Le correspondant à Rome du Daily Mail annonce que la politique énergique de M. Mussolini et de son préfet en Sicile, M. Mori, est venue à bout des terroristes de la Maffia [sic].

2 000 brigands sont actuellement sous les verrous : le jour où ils seront jugés ne saurait tarder. »

 

Quelques semaines plus tard, le 3 mars 1928, L’Excelsior fait état d’autres arrestations. Pendant plusieurs années, des procès expéditifs s’enchainent, faisant comparaitre des centaines d’accusés et intervenir des milliers de témoins.

 

Sur le terrain comme dans les médias, la pieuvre sicilienne semble éradiquée, comme le prouve ce titre – a posteriori, très candide – du Journal, le 23 novembre 1931 :

« Ce qu’était la Mafia qui, durant des siècles, terrorisa la Sicile, et comment elle fut détruite. »

 

Ce recul net de l’organisation criminelle sicilienne contribue au rayonnement de Benito Mussolini, crédibilise sa démarche répressive, et justifie en quelque sorte les nombreuses exactions du régime fasciste.

 

Les actions violentes commanditées par le président du Conseil italien ne se limitent cependant pas aux pontes mafieux, et le même type de politique est mené contre ses opposants idéologiques, ce qui pousse certains observateurs à s’interroger sur les conséquences à moyen terme de telles méthodes.

René Pinon, historien et journaliste politique, avance dans L’Ouest-Éclair du 12 juillet 1924 une réflexion qui va se révéler, a posteriori, d’une exactitude troublante :

« J’ai écrit au lendemain du succès du coup d’État fasciste que le plus grand service que M. Mussolini pourrait rendre à son pays, ce serait de le débarrasser du fascisme.

Y réussira-t-il ? Ou bien le fascisme entrainera-t-il dans sa ruine l’homme qui l’a créé, et qui s’est fait ensuite porter par lui au pouvoir ? En tout cas, il y a là, pour bien des gens, en Italie et ailleurs, matière à de très utiles réflexions sur la violence. »

 

Ne se sentant plus en odeur de sainteté sur leurs propres terres, certains chefs mafieux choisissent alors l’exil. En luttant contre l’organisation sicilienne, Mussolini favorise à son insu la montée de célèbres gangsters d’origine italienne au sein de la hiérarchie criminelle américaine : Carlo Gambino ou Joseph Bonanno ont, par exemple, tous deux fui la Sicile pendant la répression fasciste.

Le 19 juillet 1929, l’ère Mori se conclut avec un dernier procès rapporté par Le Temps. Rappelé à Rome par le Duce, le préfet avait fini par devenir gênant, car son insistance et sa détermination à régler le problème mafieux touchait désormais le gouvernement italien, lui-même gangrené de l’intérieur par l’influence mafieuse. Tout est bien qui finit bien : Cesare Mori est nommé « sénateur à vie » mais est intimé de rester en marge de la vie politique, tandis que l’État italien proclame l’éradication définitive de la Mafia.

Néanmoins, comme tout bon cancer, cette dernière refait surface à la première occasion, et attend le bon moment pour frapper : en 1943, alors que la Seconde Guerre mondiale fait rage, la Mafia se venge symboliquement en jouant un rôle dans le débarquement en Sicile, qui amènera avec lui la fin du régime fasciste mussolinien.

La vendetta è un piatto che va servito freddo.

 

Source: RETRONEWS