Quand les Juifs ont façonné une partie de la culture chrétienne moderne

Noël, Hollywood, Bible et imaginaire occidental : histoire d’une influence paradoxale

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Page du Codex d’Alep, l’un des plus importants manuscrits de la Bible hébraïque, Xe siècle. Crédit : Wikimedia Commons

 

Il existe un paradoxe assez peu remarqué dans l’histoire culturelle occidentale.

Pendant près de deux millénaires, les Juifs ont vécu au sein de sociétés majoritairement chrétiennes tout en demeurant extérieurs au christianisme. Ils ont connu les conversions forcées, les accusations de déicide, les expulsions, les discriminations et, à l’époque contemporaine, l’antisémitisme racial.

Et pourtant, à différentes périodes de l’histoire — mais de manière particulièrement spectaculaire dans les États-Unis du XXe siècle — des créateurs juifs ont contribué à fabriquer l’imaginaire de sociétés chrétiennes ou issues du christianisme.

Des Juifs ont participé à l’invention d’Hollywood. Des Juifs ont écrit quelques-unes des chansons de Noël les plus célèbres de la planète. Des artistes juifs ont repris les personnages de la Bible, le vocabulaire du sacré, le péché, le salut ou la rédemption pour en faire des objets de culture populaire universelle.

Il ne s’agit évidemment ni d’une entreprise collective, ni d’un projet religieux, et encore moins d’une quelconque « prise de contrôle » de la culture chrétienne. Ce serait recycler exactement l’un des imaginaires antisémites que l’histoire oblige à prendre au sérieux.

Il s’agit d’un phénomène autrement plus intéressant : une minorité longtemps tenue en marge de la civilisation chrétienne a fini par participer, parfois massivement, à la représentation que cette civilisation se donnait d’elle-même.

Et le phénomène commence beaucoup plus tôt qu’Hollywood.

Le christianisme lui-même naît dans un monde juif

On l’oublie parfois à force de considérer judaïsme et christianisme comme deux religions entièrement distinctes : historiquement, le christianisme émerge du judaïsme du Second Temple.

Jésus est juif. Ses premiers disciples le sont également. Les toutes premières communautés qui le reconnaissent comme Messie se développent dans un environnement juif. Les historiens de l’Antiquité soulignent d’ailleurs que la séparation nette entre « judaïsme » et « christianisme » n’existe pas encore au commencement du mouvement. Elle se construit progressivement.

La Bible chrétienne elle-même conserve l’ensemble que les chrétiens nomment Ancien Testament et qui recoupe, selon une organisation et un canon qui diffèrent suivant les traditions, une grande partie des textes de la Bible hébraïque.

Adam, Ève, Noé, Abraham, Isaac, Jacob, Joseph, Moïse, David, Salomon, les prophètes : une immense partie du personnel symbolique du christianisme est d’abord celui de l’histoire religieuse d’Israël.

Le mot même « Alléluia », devenu inséparable de la liturgie chrétienne, vient de l’hébreu hallelou-Yah, « louez Dieu ». L’expression appartient aux Psaumes avant d’être reprise dans le christianisme.

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Page enluminée de la Bible de Kennicott, manuscrit hébraïque réalisé en Espagne en 1476. Crédit : Wikimedia Commons — domaine public.

Mais cette filiation n’empêchera nullement la rupture.

La religion fille s’éloigne de la religion mère

Au fur et à mesure que le christianisme devient une religion distincte puis dominante en Europe, le rapport au judaïsme devient profondément ambivalent.

Le Juif est à la fois celui sans lequel une grande partie du récit chrétien serait incompréhensible et celui qui refuse précisément la conclusion chrétienne de ce récit : pour le judaïsme, Jésus n’est pas le Messie ni Dieu incarné.

Cette divergence théologique fut transformée pendant des siècles en accusation.

Une partie importante de l’antijudaïsme chrétien historique s’est construite autour de l’idée que les Juifs auraient collectivement rejeté ou tué le Christ. Se développèrent ensuite les accusations de peuple déicide, de perfidie, puis les légendes de meurtre rituel et d’autres représentations qui contribuèrent à la persécution des communautés juives européennes. Le United States Holocaust Memorial Museum rappelle le rôle important joué par plusieurs siècles d’enseignement chrétien antijuif dans la formation de cet héritage.

Le concile Vatican II marque notamment en 1965 une rupture majeure du côté catholique avec l’accusation collective portée contre les Juifs.

Voilà donc le premier paradoxe : le judaïsme est simultanément à l’intérieur et à l’extérieur de l’imaginaire chrétien.

Le christianisme hérite d’Israël, mais l’Europe chrétienne marginalise les Juifs réels.

Des siècles plus tard, un phénomène presque inverse va apparaître : des Juifs vivant dans des sociétés chrétiennes vont commencer à produire une partie de leur culture commune.

Hollywood : quand des immigrés juifs fabriquent l’Amérique

C’est aux États-Unis que le phénomène prend une dimension extraordinaire.

L’importance des Juifs dans la naissance de l’industrie cinématographique américaine n’est pas une légende. L’Academy Museum of Motion Pictures consacre aujourd’hui une exposition permanente, Hollywoodland: Jewish Founders and the Making of a Movie Capital, aux fondateurs majoritairement juifs du système hollywoodien. Parmi les noms incontournables figurent notamment les frères Warner, Louis B. Mayer, Adolph Zukor ou Carl Laemmle.

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Les quatre frères Warner — Albert, Jack, Harry et Sam — fondateurs de Warner Bros., en 1925. Crédit : Photographe inconnu / The Motion Picture Director, 1925 — Wikimedia Commons, domaine public.

 

Il faut immédiatement ajouter quelque chose d’essentiel.

Ces hommes ne créent pas un cinéma destiné à « judaïser » les États-Unis.

C’est presque le contraire.

Plusieurs historiens du cinéma ont montré que les grands patrons juifs des studios des années 1920 et 1930 avaient tendance à minimiser la visibilité de leur propre judaïsme. Leur ambition était de devenir pleinement américains et de raconter une Amérique susceptible d’être reconnue par le public majoritaire.

Ils contribuent donc à produire une représentation de l’Amérique qui n’est souvent pas particulièrement juive : famille, petite ville, réussite sociale, patriotisme, romance, mariage, foyer.

Autrement dit, des outsiders participent à la fabrication de la norme culturelle du groupe majoritaire.

C’est peut-être là que l’influence devient la plus intéressante.

Elle n’est pas nécessairement visible.

Le cas extraordinaire de Noël

L’exemple le plus spectaculaire est probablement Noël.

Demandez à quelqu’un d’imaginer un Noël américain : la neige, les clochettes, les lumières, le retour au foyer, l’enfant émerveillé, le sapin, la mélancolie d’un Noël passé.

Puis regardez qui a écrit une partie des chansons qui ont fixé cet imaginaire.

On trouve :

  • White Christmas, d’Irving Berlin ;
  • Rudolph the Red-Nosed Reindeer, de Johnny Marks ;
  • Let It Snow! Let It Snow! Let It Snow!, de Sammy Cahn et Jule Styne ;
  • The Christmas Song, coécrite par Mel Tormé ;
  • Silver Bells, de Jay Livingston et Ray Evans.

Le Smithsonian a précisément relevé cette présence disproportionnée de compositeurs juifs dans le répertoire américain des fêtes.

Et le cas d’Irving Berlin est fascinant.

Né Israel Beilin dans une famille juive de l’Empire russe et arrivé enfant aux États-Unis, il devient l’un des auteurs-compositeurs les plus importants de l’histoire américaine. En 1942, Bing Crosby popularise White Christmas. La chanson devient l’une des représentations les plus universellement reconnues de Noël.

 

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Irving Berlin au piano, 1948. Né Israel Beilin dans une famille juive de l’Empire russe, il est notamment l’auteur de White Christmas, devenu l’un des grands classiques de Noël aux États-Unis.
Crédit : Library of Congress, Prints and Photographs Division — aucune restriction connue à la publication.

Et pourtant, White Christmas n’est pratiquement pas une chanson chrétienne au sens théologique.

Pas de naissance de Jésus. Pas de Vierge Marie. Pas de Rois mages. Pas de proclamation religieuse.

Il y a la neige, les souvenirs, le foyer, la nostalgie.

C’est Noël transformé en langage culturel universel.

La fille d’Irving Berlin elle-même décrivait la chanson comme entièrement séculière.

C’est peut-être précisément cela qui explique une partie du phénomène.

Un compositeur juif pouvait s’emparer de Noël non pas comme croyance religieuse personnelle, mais comme mythe culturel américain partagé.

Il contribuait ainsi à faire passer Noël du territoire exclusif de la religion vers celui de la mémoire, de l’enfance, de la famille et de la culture populaire.

Il ne christianisait pas les Juifs.

Il ne judaïsait pas non plus Noël.

Il participait à l’invention d’un Noël culturel.

Le « judéo-christianisme culturel involontaire »

On pourrait proposer ici une expression : celle de « judéo-christianisme culturel involontaire ».

Il ne s’agit pas d’une catégorie théologique ni d’un concept historique consacré.

C’est plutôt une manière de désigner un phénomène.

Dans les États-Unis modernes, une culture profondément issue du christianisme a été en partie façonnée par des individus issus du judaïsme. En la façonnant, ceux-ci y ont apporté nécessairement quelque chose de leur propre trajectoire : leur statut d’immigrés, de minoritaires, leur rapport particulier à l’intégration, parfois leur familiarité avec la Bible, parfois au contraire leur volonté de produire quelque chose de complètement universel.

Le résultat n’est plus tout à fait chrétien au sens religieux.

Mais il n’est pas juif non plus.

Il constitue une culture commune née de la rencontre entre une matrice chrétienne majoritaire et des créateurs juifs qui en manipulent les codes.

Et dans certains cas, leur position extérieure au christianisme leur permet peut-être précisément de transformer plus facilement le religieux en symbole universel.

Noël devient la famille.

Le paradis devient le bonheur.

Le péché devient la faute morale.

La rédemption devient la seconde chance.

Le miracle devient l’espoir.

Toutes ces notions possèdent évidemment des équivalents bien au-delà du christianisme. Mais dans la culture américaine, leur mise en scène a souvent circulé à travers un vocabulaire hérité d’un pays historiquement chrétien.

Leonard Cohen : rendre de nouveau étrange ce qui semblait chrétien

Un autre phénomène peut se produire dans le sens inverse.

Des éléments que les sociétés chrétiennes ont tellement intégrés qu’elles les perçoivent parfois spontanément comme « chrétiens » peuvent être ramenés vers leurs racines bibliques et juives.

Hallelujah, de Leonard Cohen, en constitue un magnifique exemple.

Cohen était profondément marqué par son héritage juif. Sa chanson évoque David et Bethsabée, puis superpose au récit de David des éléments de l’histoire de Samson et Dalila. Elle joue sans cesse sur la frontière entre le sacré, l’amour, le désir, l’échec et la louange.

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Leonard Cohen en concert en 2008. Dans Hallelujah, le chanteur et poète juif canadien puise notamment dans les figures bibliques de David et de Samson. Crédit : Baggio / Wikimedia Commons — licence Creative Commons CC BY 3.0


Puis la chanson échappe à son auteur.

Elle est reprise dans des films, des cérémonies, des émissions télévisées, parfois dans des contextes explicitement chrétiens.

Le mot Hallelujah semble immédiatement religieux à une immense partie du public occidental.

Mais il est hébreu.

David est devenu une figure chrétienne.

Mais David précède de près d’un millénaire le christianisme.

Nous retrouvons ici le même entrelacement : l’Occident chrétien a incorporé une partie de l’héritage juif au point d’en oublier parfois l’origine ; un artiste juif peut ensuite reprendre cet héritage, le transformer et le restituer à l’Occident sous une forme nouvelle.

Influence n’est pas domination

Ce sujet impose toutefois une précaution particulière.

Dire que les Juifs ont exercé une influence importante sur certains secteurs de la culture américaine est historiquement défendable.

Dire que « les Juifs contrôlent la culture » ne l’est pas.

Les deux affirmations n’ont rien à voir.

Hollywood est un cas exemplaire. La forte présence historique de producteurs, réalisateurs, scénaristes ou acteurs juifs est réelle et abondamment documentée. Mais cette réalité fut elle-même utilisée dès les premières décennies du cinéma comme matériau pour des accusations antisémites de pouvoir occulte ou de domination juive des médias. Les travaux universitaires sur l’histoire du cinéma américain soulignent justement cette coexistence entre forte présence juive et accusations antisémites de « contrôle ».

Or une culture n’est jamais fabriquée par un seul groupe.

Les studios travaillent pour un public. Ils emploient des milliers de personnes. Ils s’inscrivent dans des normes commerciales, sociales et politiques qu’ils n’ont pas inventées seuls.

Et les créateurs juifs eux-mêmes ne constituent évidemment pas un bloc.

Irving Berlin, Leonard Cohen, les frères Warner ou Mel Brooks n’ont ni le même rapport au judaïsme, ni le même projet artistique, ni la même vision du monde.

Parler d’influence juive n’a donc de sens que si l’on parle de trajectoires, de personnes, d’œuvres et de contextes précis.

Le paradoxe antisémite

Reste alors un dernier paradoxe, beaucoup plus sombre.

L’Europe chrétienne a longtemps reproché aux Juifs de ne pas devenir chrétiens.

L’Occident moderne leur a parfois reproché simultanément de trop s’intégrer et d’acquérir une influence excessive.

C’est l’une des caractéristiques récurrentes de l’antisémitisme : rendre le Juif coupable de deux comportements contradictoires.

Trop différent, il refuse de s’assimiler.

Trop intégré, il « infiltre ».

Invisible, il dissimule son identité.

Visible, il impose sa différence.

Le succès des Juifs dans certaines industries culturelles pouvait donc lui-même être retourné contre eux.

D’où la nécessité de regarder le phénomène exactement pour ce qu’il est : non pas comme l’histoire d’une mystérieuse domination, mais comme l’histoire particulièrement réussie de la participation d’une minorité à une culture nationale.

Et cette participation finit nécessairement par transformer cette culture.

Une culture chrétienne devenue aussi un peu juive ?

Peut-on alors aller jusqu’à parler de « judaïsation » de la culture chrétienne ?

Le mot est probablement trop fort s’il laisse entendre une transformation religieuse.

Les chansons de Noël de Berlin ou Cahn ne rendent pas Noël juif. Hollywood ne transforme pas les États-Unis en société juive. Leonard Cohen ne fait pas du christianisme une variante du judaïsme.

Mais à condition de donner au mot un sens strictement culturel, l’hypothèse mérite au moins d’être posée.

Une culture n’appartient jamais éternellement à ceux qui l’ont créée.

Elle est reprise par ceux qui y entrent.

Elle est transformée par les étrangers, les immigrés, les minorités, les convertis, les sceptiques et même ceux qui ne croient pas à ses mythes mais en comprennent la puissance.

C’est exactement ce qui s’est passé ici.

Des Juifs ont grandi dans des sociétés chrétiennes.

Ils en ont appris les codes.

Ils les ont utilisés.

Ils les ont parfois débarrassés d’une partie de leur théologie.

Ils les ont transformés en culture populaire.

Et cette culture est ensuite revenue vers les populations chrétiennes, qui l’ont adoptée comme une représentation presque naturelle de leurs propres fêtes, de leurs propres valeurs et parfois de leur propre religion.

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Le panneau « Hollywoodland » dans les années 1920, aux débuts de l’âge d’or du cinéma américain. Crédit : Auteur inconnu / Wikimedia Commons — domaine public.

Les Juifs, étrangers et coauteurs de l’Occident

C’est peut-être finalement ce que cette histoire raconte de plus intéressant.

Pendant des siècles, le Juif européen fut présenté comme l’étranger intérieur de la chrétienté.

Il vivait dans la ville chrétienne sans appartenir à l’Église. Il connaissait ses fêtes, ses cloches, ses images, ses interdits et son calendrier tout en conservant le sien.

L’émancipation puis la modernité ont progressivement bouleversé cette position.

L’étranger intérieur est devenu écrivain, compositeur, producteur, réalisateur, acteur.

Il n’observait plus seulement la culture majoritaire.

Il participait à sa fabrication.

Le résultat est ce curieux monde occidental dans lequel des millions de chrétiens rêvent d’un White Christmas imaginé par le fils d’une famille juive de l’Empire russe ; dans lequel un mot hébreu, Hallelujah, peut devenir un hymne mondial grâce à un poète juif canadien ; et dans lequel une industrie largement construite par des immigrés juifs est devenue l’une des principales machines à raconter l’Amérique au reste du monde.

Ce n’est peut-être pas exactement du « judéo-christianisme » au sens religieux.

Mais culturellement, quelque chose s’est produit.

Après avoir hérité du judaïsme à sa naissance, le monde chrétien moderne a de nouveau reçu quelque chose des Juifs — cette fois non plus par les prophètes de l’Antiquité, mais par les compositeurs, les producteurs, les scénaristes et les artistes de la modernité.

Et c’est sans doute l’un des plus beaux paradoxes de l’histoire des relations entre Juifs et chrétiens.

Sources