« Civiliser » l’Argentine grâce à l’immigration juive, le cadeau empoisonné offert aux Juifs d’Europe

« Un moyen d’éradiquer, ou du moins de contenir la « barbarie », fut d’encourager à l’immigration les populations européennes. Il y avait cette idée que les natifs d’Argentine étaient par essence inférieurs aux peuples d’Europe: pas seulement les Indiens, mais également les paysans et les basses classes hispano-américaines. »

« Curieusement, cette vision inégalitaire du monde permettait aux candidats juifs à l’immigration de ne pas être discriminés, car c’est l’origine géographique, « raciale » et culturelle qui comptait, au-delà de l’identité religieuse.

 

Extrait de Territoires de l’exil juif : Crimée, Birobidjan, Argentine. Muhlmann David

L’indépendance de l’Argentine en 1816 coïncida avec la volonté d’un développement économique du pays, et donc la nécessité d’un mise au travail de sa population ; à l’époque, d’immenses territoires de pampas (un milieu naturel fertile) étaient habités de manière très dispersée, et les richesses naturelles du pays, telles les rivières et les montagnes, restaient largement inexploitées. Dans les plaines, les ranches étaient espacés de trente voire de quarante kilomètres. Ces énormes distances constituaient un frein au développement d’infrastructures, de routes, ainsi qu’à la promotion de l’instruction publique. Inégalement répartie et concentrée dans les grandes villes, la population argentine était par ailleurs très hétérogène : alors que les habitants des villes étaient de culture et d’héritage européens et prétendaient incarner, tant sur le plan matériel que spirituel, la « civilisation », les Argentins des espaces reculés et ruraux étaient perçus comme des « primitifs », qu’il s’agissait de « développer ».

Un moyen d’éradiquer, ou du moins de contenir la « barbarie », fut d’encourager à l’immigration les populations européennes. Il y avait cette idée que les natifs d’Argentine étaient par essence inférieurs aux peuples d’Europe: pas seulement les Indiens, mais également les paysans et les basses classes hispano-américaines. Du point de vue de la culture dominante, la foi chrétienne, le langage espagnol, les coutumes vestimentaires, les manières et le style de vie, rien de tout cela n’était natif d’Amérique du Sud ; civiliser le pays signifiait d’abord le peupler d’Européens, conformément à la doctrine de l’intellectuel argentin Juan Bautista Alberdi, qui joua un rôle considérable auprès des membres de l’Assemblée constituante, en novembre 1852. « In America, to govern means to populate. » La « civilisation » était en effet le but principal (et affiché comme tel) de la Constitution, et l’immigration était un objectif explicite. Au-delà des différences politiques, il y avait consensus sur ce point : le premier président de la République unie, le général Bartolomé Mitre (1862-1868), qui avait été gouverneur de la province de Buenos Aires, croyait fermement à l’immigration « spontanée » ; le second président, Domingo Faustino Sarmiento (1868-1874) espérait des bénéfices d’une immigration planifiée et promue par l’État. Pour l’ensemble de la classe politique argentine, la prospérité et le futur de l’Argentine dépendaient de l’immigration européenne.

Deux institutions furent mises en place : le Département d’immigration, et l’Office pour la terre et les colonies, avec un réseau d’agents disséminés dans les pays européens pour « recruter ». Il s’agissait d’attirer les immigrants du nord de l’Europe, et notamment les Anglo-Saxons qui partaient en masse vers les États-Unis. Il fut proposé que l’immigration soit exempte de droits de douane, et qu’une aide à l’emploi soit assurée pour chaque immigrant ; le transport vers sa destination finale lui serait également payé. La Chambre des représentants approuva sans difficulté ces clauses, ainsi que l’idée d’une immigration « sélectionnée », c’est-à-dire de préférence européenne. Le 19 octobre 1876, la loi sur l’Immigration et la Colonisation était adoptée ; elle resta en vigueur pendant plus de soixante ans, et façonna l’avenir de la jeune République argentine.

L’immigration juive n’était pas un problème, du moment que les Juifs étaient de provenance européenne ; c’est ainsi que les organisations qui portaient secours au Juifs d’Europe de l’Est et de Russie se lancèrent dans le projet2. Dans la perspective argentine, il était affirmé que les peuples étaient inégaux par nature, c’est pourquoi il s’agissait d’encourager l’immigration choisie comme un surplus externe de civilisation. Curieusement, cette vision inégalitaire du monde permettait aux candidats juifs à l’immigration de ne pas être discriminés, car c’est l’origine géographique, « raciale » et culturelle qui comptait, au-delà de l’identité religieuse. Toutes les clauses législatives sur le caractère « honnête et travailleur » des immigrants, ainsi que la volonté politique de filtrer les « corrompus et les inactifs », n’ont pas fonctionné comme un attirail juridique à l’encontre les Juifs. L’émancipation des Juifs en Europe s’était faite au nom des principes universels d’égalité et de liberté ; en Argentine, elle se ferait au nom de l’inégalité des peuples et d’une approche instrumentale de l’immigration.

Le mouvement libéral qui se développait en Argentine (relayé par les loges maçonniques qui se multipliaient dans les années 1860), était trop faible pour mener la contestation de cette conception conservatrice et hiérarchique du monde. Son apport resta cantonné à l’idée de non-discrimination religieuse entre « civilisés ». Buenos Aires était alors le théâtre de violentes explosions anticléricales et, dans ces circonstances, personne n’était enclin à introduire la notion de discrimination religieuse dans l’arsenal juridique. S’il y avait des désaccords sur l’immigration, c’était sur la manière dont il fallait l’encourager, l’appuyer et l’absorber, et non s’il devait s’agir de catholiques ou de juifs. On assista à un alignement général des forces sociales, politiques et intellectuelles, dont le résultat fut la loi sur l’Immigration et la Colonisation, qui ouvrit aux Juifs européens la perspective de faire de l’Argentine un lieu pour établir une solide présence.

La fin du XIXe siècle fut le moment de cette « rencontre » entre la volonté argentine de procéder à un peuplement de masse en provenance d’Europe, et le désir de nombreux Juifs européens de fuir l’oppression, la discrimination et l’antisémitisme. Peu de temps après la loi sur l’Immigration et la Colonisation, une série de campagnes militaires gagnées en 1878-1879 contre les Indiens (et qui portent le nom significatif de « Conquête du désert »), élargissait le territoire de la République argentine de 375 000 kilomètres carrés. Parallèlement, en Europe, l’histoire juive était à un tournant : suite à l’assassinat du tsar Alexandre II en mars 1881, les autorités utilisèrent à leur profit la flambée d’antisémitisme comme une occasion pour détourner la colère des masses de la pauvreté et de la révolte contre l’autocratie. De larges secteurs de la population juive d’Europe de l’Est vivaient dans la terreur. À ce moment, les intérêts de l’Argentine et ceux des Juifs coïncidèrent « naturellement », alors qu’il s’agissait de deux développements historiques séparés qui n’étaient pas fatalement destinés à se rencontrer.

 

Commentaire:

Si les argentins ont favorisé l’immigration juive c’est parce qu’elle était européenne et donc en concordance avec l’aspiration à la modernité des autorités locales. Les Juifs n’ont donc pas été cette fois instrumentalisés en tant que tels. C’est leur caractère européen qui primait. Ils n’étaient alors pas considérés différemment des autres immigrés: italiens, espagnols, français, britanniques, allemands… Attirés eux aussi pour développer économiquement et culturellement l’Argentine.
Il est quand même paradoxal que la modernité de l’époque s’accorde avec une vison inégalitaire des peuples et très troublant que les Juifs aient pu en profiter.

Nous verrons dans un prochain article qu’en 1946 l’avènement de Juan Peron, porteur d’une conception archaïque voire rétrograde de l’identité argentine, va radicalement changer la donne pour les Juifs argentins…

 

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