Existe-t-il une philosophie juive?

Le judaïsme n’est pas qu’un ensemble de pratiques religieuses. Il est également source de valeurs.
Et ces valeurs amènent à des comportements dans la vie de tous les jours.

 

Article de Jean Montenot pour l’Express

 

 

Peut-on parler de philosophie juive” Quelques-uns des plus grands philosophes de l’histoire furent juifs. Quel a été leur apport”

Philosophie juive? A prendre les choses strictement, il n’y a pas de philosophie juive, pas plus qu’il n’y a de mathématiques musulmanes ou de physique chrétienne. La philosophie est une affaire de la raison, et pas une affaire de révélation religieuse. Les idées fondamentales de la Bible hébraïque ne sont pas des thèses philosophiques mais l’expression de commandements religieux et moraux destinés à être observés et médités, impliquant un certain mode de vie qu’exige l’Alliance ou le contrat entre Dieu et le peuple de la Torah, Israël. Athènes n’est pas Jérusalem et Moïse n’est pas Platon. Néanmoins, bien qu’extérieure au judaïsme et, à ce titre, souvent repoussée par les milieux orthodoxes, la philosophie a exercé une influence considérable sur la pensée juive. Mais que l’Ecclésiaste (le Livre de Qohéleth) comporte des traces de la sagesse hellénistique dans la Bible hébraïque n’en fait pas pour autant une oeuvre de philosophie. 

Parallèlement, l’histoire de la philosophie est constellée de figures éminentes issues de la culture juive. Parmi celles-ci, il faut d’abord distinguer les esprits essentiellement religieux qui adaptèrent la philosophie au judaïsme. Ce fut le cas de Philon d’Alexandrie qui effectua une véritable reconstruction de la révélation juive en piochant dans le stoïcisme et le platonisme des éléments servant à conforter un judaïsme conçu comme une doctrine philosophique. Maïmonide relève aussi de cette catégorie: à la fin du Moyen Age, il implanta l’aristotélisme médiéval dans le judaïsme. Son Guide des égarés vise à surmonter la contradiction apparente de la philosophie et de la révélation, tout en maintenant la prééminence de cette dernière: l’étude de la Torah demeure sa «biche d’amour», tandis que les sciences, comprenons la philosophie, sont ses «femmes étrangères». Avec Spinoza, les choses changent radicalement. Bien qu’il ait rédigé un Abrégé de grammaire hébraïque, le plus connu et le plus grand de tous les philosophes juifs fut exclu de sa communauté qui prononça une violente excommunication contre lui. Par ailleurs, son Traité théologico-politique fut le premier grand ouvrage contenant les prémisses d’une critique philosophique et historique des Ecritures. La Terre promise d’une béatitude réelle s’offre ainsi au sage méditant l’Ethique bien plus sûrement qu’à celui qui penserait y parvenir en accommodant les Ecritures à sa fantaisie… 

Au siècle suivant, l’autre grande figure juive du rationalisme moderne, Moses Mendelssohn, contribua à adapter la pensée juive à l’universalisme des Lumières. Ardent défenseur de l’émancipation politique des Juifs, il apparaît comme le penseur qui devait permettre à ses coreligionnaires de sortir du ghetto. Mais l’émancipation comportait aussi le risque de voir l’identité juive se dissoudre dans un double processus d’assimilation et de sécularisation. 

On a là un des traits caractéristiques des philosophes juifs modernes qui éprouvent, parfois en même temps et souvent dans le déchirement, le besoin contradictoire de s’émanciper de l’appartenance communautaire et celui de réaffirmer leur lien à une tradition dont il leur est impossible de ne pas se sentir redevables, et donc responsables. Le refus de l’assimilation a pu prendre la forme d’un conflit familial: Gershom Scholem (1897-1982) s’orienta ainsi vers la Judaistik et l’étude de la mystique juive alors que son père lui avait interdit l’usage du yiddish. Paradoxalement, c’est dans les pays de langue germanique où beaucoup de Juifs se sont assimilés, voire convertis, que l’on a vu éclore le plus grand nombre de figures philosophiques de premier ordre comme Hermann Cohen (1842-1918), Martin Buber (1878-1965), Walter Benjamin (1892-1940), Franz Rosenzweig (1886-1929), ou, plus récemment, Leo Strauss (1899-1973) et Hannah Arendt (1906-1975). 

Le sionisme et plus encore la fracture historique de la Shoah ont eu pour effet de renforcer cette tendance à doubler la vocation philosophique de la nécessité d’un retour à la judéité originelle. En France, Emmanuel Lévinas (1906-1995), «talmudiste amateur», figure par excellence cette double appartenance à la philosophie et à la tradition juive avec à l’horizon ce message qui relie la sagesse d’Athènes à celle de Jérusalem, le philosophe goy et le juif sous l’horizon de la littérature, la Bible représentant bien sûr le Livre des livres: «Admettre l’action de la littérature sur les hommes, c’est peut-être l’ultime sagesse de l’Occident où le peuple de la Bible se reconnaîtra?» (Difficile liberté.) C’est peut-être dans ce rapport à la tradition des textes, à la liberté difficile qu’ils exigent, dans la dialectique de l’exil et de l’enracinement que les philosophes juifs ont apporté leur contribution à la philosophie. 

Source: L’Express