Les gangsters juifs ont-ils leur place dans la lutte contre l’antisémitisme?

sugermanCrédit photo: The Mob Museum

 

C’est une conférence donnée par Myron Sugerman, fils d’un gangster juif, Barney « Sugie » Sugerman, qui m’a inspiré cet article. Myron Sugerman connait bien l’univers des gangsters. Il a d’ailleurs lui même travaillé dans l’organisation de Meyer Lansky.
On y a apprend qu’au début du 20ème siècle, la délinquance était très importante dans la communauté juive New-Yorkaise. Rackets, proxénétisme, activités illégales issues de la prohibition. En 1908, il y avait un million de Juifs à New York, soit le quart de la population. Le surintendant principal de la police de la ville de New York à l’époque avait affirmé que, si les Juifs ne représentaient qu’un quart de la population de la ville, ils représentaient la moitié de la population carcérale. Bien que les faits ne soient pas tout à fait exacts et que les affirmations antisémites de la déclaration obligèrent le surintendant à démissionner l’année suivante, son affirmation restait néanmoins véridique: il existait un problème de crime organisé juif dans la ville. Il y avait plus de voleurs, d’escrocs, de joueurs, de contrebandiers, de proxénètes et de meurtriers juifs à New York que parmi les communautés juives d’Europe (http://blog.nli.org.il/en/new_york_kehillah/).

Les petits délinquants ont grandi et certains sont devenus des grands gangsters. Parfois les gangs se sont constitués en réaction à l’antisémitisme des autres gangs, notamment italiens et irlandais. Il s’agissait aussi de défendre les personnes âgées juives qui se faisaient régulièrement agressées.
Plus tard, la mafia italienne pourtant traditionaliste et plutôt fermée a voulu travailler avec les gangsters juifs car ils avaient la réputation d’être intelligents. Une alliance s’est nouée et des grands bandits juifs ont travaillé avec des pontes de la mafia italienne. C’était la Yiddish Connection. Des  criminels juifs comme Meyer Lanski et Bugsy Siegel  se sont associés à des figures de la mafia italienne tel Lucky Luciano.

Dans les années 30, le nazisme gagne du terrain aux USA notamment à cause de Fritz Kuhn, un américain d’origine allemande qui véhicula la propagande nazie dans le pays. Ces thèses eurent un certain succès auprès d’une partie de la communauté allemande installée aux USA bien que la plupart de ses membres étaient défavorables au nazisme.
Alors se sont déroulés de nombreux affrontements entre les gangsters juifs et les partisans nazis américains à l’occasion de rassemblements organisés par ces derniers. Dans les années 30, à New-York, un groupe de gangsters juifs les minutemen défendait la communauté de la menace de leurs voisins pro-nazis et antisémites (http://memoiresdeguerre.com/2017/11/quand-les-minutemen-luttaient-contre-les-nazis-dans-le-new-jersey.html).
Les actions des mafieux juifs étaient perçues de façon mitigée par leurs coreligionnaires. En effet, ils admiraient leur courage, leur force et leur insoumission, tout en craignant que leur violence ne suscite encore plus d’antisémitisme.
Il est aussi intéressant de rappeler qu’après la guerre, une partie de la pègre juive participa au financement et à l’armement de l’état d’Israel.

manifestationManifestation devant la légation allemande, à New York, en 1933. (Crédit photo : Keystone-France/Gamma-Keystone via Getty Images)

 

L’engagement des gangsters juifs contre l’antisémitisme et plus tard en faveur d’Israel pose question. Quelles étaient leurs motivations initiales?
D’après les écrits sur ce sujet, cet engagement n’était pas complètement désintéressé. Lutter contre l’antisémitisme signifiait aussi protéger ses affaires. Toutefois, le patriotisme des gangsters juifs et leur volonté de protéger leur communauté était incontestable.
Il est difficile d’accepter que de mauvaises personnes puissent parfois agir positivement. En effet, les gangsters juifs ont commis des actes odieux qui ont fait souffrir beaucoup de gens, y compris des juifs. Ils sont impardonnables et ne méritent aucune réhabilitation. Mais leur sensibilité à la cause juive était sincère. Cela montre la complexité de l’âme humaine, capable du meilleur comme du pire.
Heureusement les juifs ont eu d’autres défenseurs, plus respectables. Comme les résistants juifs qui n’ont jamais été compromis dans le gangstérisme. Souvenons-nous notamment du groupe Manoukian ou des juifs engagés dans les FTP MOI qui se sont sacrifiés parfois jusqu’à la mort pour défendre leur communauté. Eux sont de vrais héros.

Je déplore également l’image positive que peuvent avoir encore aujourd’hui les juifs des gangsters de l’époque. Meyer Lanski, Bugsy Siegel, Louis Lepke, Dutch Schultz et d’autres, suscitent la fascination voire l’admiration de nombreux coreligionnaires. C’est assez inquiétant  D’autant plus que l’engagement des gangsters juifs contre l’antisémitisme reste relativement méconnu. Ce qui séduit, c’est davantage la force, le pouvoir et peut-être le côté subversif qui les animaient dans leurs activités criminelles. Mais n’oublions pas le mal qu’ils ont fait aux juifs et aux autres: rackets, passages à tabac,  intimidations, tortures, meurtres…
Il est vrai qu’ils ont cassé le stéréotype du juif vulnérable, soumis et brimé par les antisémites. Ils ont au contraire prouvé que les juifs pouvaient être forts et dominateurs. Un peu comme Tsahal. A la différence fondamentale que cette dernière est l’armée régulière d’un pays démocratique, pas un ramassis de hors-la-loi égocentriques et brutaux. Les vies détruites et la terreur que les gangsters juifs ont fait régner dans la communauté devraient nous interdire toute identification à ces figures du mal. Ne redorons pas leur blason.
Ils avaient pourtant le charisme et l’autorité leur permettant  de diriger intelligemment et pacifiquement la communauté juive.
On peut s’interroger également sur le rôle des responsables religieux de l’époque. Pourquoi les ont-ils laissés agir ainsi? En avaient-ils peur? En étaient-ils complices. Croyaient-ils à leur rédemption? 

Les gangsters juifs qui ont participé à la lutte contre l’antisémitisme ne peuvent pas être considérés comme des résistants valeureux et héroïques à l’antisémitisme. Leur force et leur courage ne doivent pas être niés pour autant même s’ils les ont le plus souvent utilisés à mauvais escient.
Ne surestimons pas non plus leur rôle dans la défense de la cause juive. Ce sont d’abord les armées régulières et les résistants organisés qui sont venus à bout du nazisme. Le soutien des gangsters juifs n’est pas négligeable mais il n’a pas été décisif.

Cette histoire pose aussi la question du devenir de la communauté juive dans des pays où l’antisémitisme est virulent. Comment survivre en préservant ses valeurs et sans se compromettre avec le gangstérisme?
Je pense que les juifs ont besoin de leaders communautaire forts et capables de rassembler. Ils devront être aussi intransigeants avec les antisémites qu’avec les membres de communauté qui se comportent mal. Grâce à des règles strictes et des sanctions pour ceux qui ne les respectent pas.  A ce sujet, l’histoire de Kehillah, une police secrète juive qui lutta contre la pègre est intéressante (http://blog.nli.org.il/en/new_york_kehillah/).

police juive
Des gangsters juifs dont »Lefty Louie » Rosenberg and « Gyp the Blood » Horowitz, avec les policiers qui les ont arrêtés
crédit photo: Library of Congress, Bain Collection, 1912

 

Pour conclure, j’évoquerais l’idée consistant à dire qu’il est normal que la communauté juive compte aussi des indésirables: des escrocs, des truands, des criminels… Cela prouverait justement son humanité… Si les juifs sont des gens comme les autres, alors ils ont le droit d’avoir des défauts.
C’est vrai. Mais selon moi, si la communauté juive veut se pérenniser et devenir plus influente, elle doit être irréprochable.
Le jeu en vaut surement la chandelle…

 

Sources:
– The Mob Museum- themobmuseum.org
– Times of Israel- fr.timesofisrael.com
– Mémoires de guerre-memoiresdeguerre.com
– The Librarians- blog.nli.org.il/en