Il n’est pas nécessaire d’y croire pour continuer : les étranges moteurs des champions juifs

eva

Des sportifs juifs aux parcours hors normes : quand la rage, la nécessité, la revanche, la foi ou la confiance des autres deviennent des moteurs pour continuer malgré tout.

On raconte beaucoup d’histoires aux sportifs.

Il faut croire en soi. Aimer son sport. Prendre du plaisir. Avoir un rêve. Être positif. Ne jamais écouter ceux qui vous disent que vous n’y arriverez pas.

C’est très joli.

Et parfois complètement faux.

Certains sportifs ont réussi parce qu’ils étaient furieux. D’autres parce qu’ils avaient besoin d’argent. Certains voulaient prendre leur revanche sur ceux qui les avaient humiliés. D’autres étaient persuadés qu’ils étaient foutus mais sont quand même retournés s’entraîner le lendemain.

Il y en a qui n’avaient pas le physique requis. D’autres qui n’aimaient même pas particulièrement le sport dans lequel ils allaient exceller. Certains ont continué parce qu’un père croyait encore en eux lorsqu’eux-mêmes avaient cessé d’y croire.

Et il y eut même une jeune Juive hongroise pour laquelle l’équation fut inversée : elle ne fit pas du sport pour survivre.

Elle survécut pour pouvoir refaire du sport.

Ces histoires ne prouvent évidemment pas l’existence d’un mystérieux « mental juif ».

Elles racontent quelque chose de beaucoup plus intéressant.

Les raisons pour lesquelles un être humain continue ne sont pas nécessairement nobles. Elles n’ont même pas besoin d’être agréables.

La revanche : « Je vais vous montrer »

Barney Sedran avait un problème difficile à résoudre avec des heures d’entraînement.

Il mesurait 1,62 m pour environ 52 kg.

Et il voulait jouer au basket.

Au lycée DeWitt Clinton de New York, on le considère trop petit pour intégrer l’équipe. Il part donc jouer ailleurs, au University Settlement House.

Puis il rejoint le City College of New York.

Il en devient le meilleur marqueur pendant trois saisons consécutives.

Il passe professionnel et devient l’une des vedettes du basket américain des années 1910 et 1920.

En 1962, Barney Sedran entre au Basketball Hall of Fame.

Il en demeure le plus petit joueur jamais intronisé.

Barney Sedran was an American basketball player who is still listed in ...

Barney Sedran, 1,62 m environ, devint malgré sa taille l’une des premières grandes vedettes du basket professionnel américain et entra au Basketball Hall of Fame.

L’histoire est séduisante parce qu’elle semble dire : ils avaient tort.

Mais ce n’est pas exactement cela.

Ils avaient raison sur un point : Sedran était extraordinairement petit pour un basketteur.

Ce qu’ils avaient mal évalué était l’importance de cette faiblesse par rapport à toutes ses autres qualités : vitesse, intelligence, maniement du ballon, qualité de passe, capacité à trouver des solutions.

Il n’est pas devenu grand.

Il est devenu excellent en restant petit.

Angela Buxton eut, elle aussi, envie de prouver à certaines personnes qu’elles s’étaient trompées. Mais pour une raison beaucoup moins sportive.

La joueuse britannique s’entraînait au Cumberland Lawn Tennis Club de Londres lorsqu’elle demanda pourquoi sa candidature comme membre n’aboutissait pas.

Elle demanda à son entraîneur :

— C’est parce que je ne suis pas assez bonne ?

Réponse embarrassée :

— Non. C’est parce que vous êtes juive.

Buxton partit jouer ailleurs.

Mais elle revint disputer le tournoi du Cumberland.

Et le gagna.

Puis elle revint.

Et le gagna une deuxième fois.

Elle expliquera qu’elle voulait leur « mettre le nez dedans ». Plus sérieusement, elle dira que l’antisémitisme l’avait rendue plus isolée, mais aussi plus déterminée et plus détachée.

En 1956, associée à Althea Gibson — une autre femme que le tennis de l’époque n’accueillait pas exactement à bras ouverts puisqu’elle était noire — Buxton remporta le double à Roland-Garros puis à Wimbledon.

Voilà une première motivation beaucoup moins sympathique que « l’amour du jeu » :

Vous ne voulez pas de moi ? Très bien. Je vais revenir et vous battre chez vous.

La rage : une mauvaise émotion peut-elle produire quelque chose de bon ?

Jeff Agoos voulait disputer la Coupe du monde 1994 de football avec les États-Unis.

Pendant deux ans, il s’entraîna pour cela.

Puis vint la sélection définitive.

Agoos fut le dernier joueur écarté.

Sa réaction ne ressemble pas vraiment à une séance de psychologie positive.

Il prit son uniforme de l’équipe nationale.

Le jeta dans une cheminée.

Et le brûla.

Puis il continua à jouer.

Il fut sélectionné pour la Coupe du monde 1998.

Et de nouveau en 2002, où, à 34 ans, il fut titulaire pendant le remarquable parcours américain jusqu’aux quarts de finale.

Il avait brûlé son maillot.

Il finit par le remettre.

La rage n’est évidemment pas toujours un carburant recommandable. Elle peut détruire.

Mais elle peut aussi faire revenir quelqu’un à l’entraînement.

Barney Ross en constitue un exemple infiniment plus sombre.

Ross s’appelait à l’origine Beryl ou Dov-Ber Rasofsky. Son père était rabbin et commerçant. Le jeune garçon envisageait une vie d’étude religieuse.

Puis, en 1924, son père fut tué lors du braquage de son magasin.

Barney avait 14 ans.

Sa mère s’effondra psychologiquement. Les enfants furent dispersés. Trois des plus jeunes furent placés dans un orphelinat.

Et quelque chose se brisa chez lui.

Ross abandonna en grande partie l’univers religieux dans lequel il avait grandi. Il fréquenta la rue, les combines, les bagarres.

Mais surtout, il devint obsédé par l’idée de réunir sa famille.

Il se mit à boxer.

Il vendait même les médailles et trophées qu’il gagnait en amateur afin d’aider financièrement les siens.

Et il devint finalement champion du monde dans plusieurs catégories.

The Jewish Boxing Champion Who Took On The Nazis | Aish

Barney Ross en 1934. Après le meurtre de son père et la dispersion de sa famille, la boxe lui permit notamment de gagner suffisamment d’argent pour réunir ses jeunes frères et sœurs. Crédit : ACME / Wikimedia Commons — domaine public aux États-Unis

Ce qui compta le plus pour lui ne fut pourtant pas une ceinture.

Après son premier combat contre Tony Canzoneri, il avait enfin gagné suffisamment d’argent pour faire sortir ses trois jeunes frères et sœurs de l’orphelinat et réunir sa famille.

Chez Ross, la boxe avait transformé quelque chose.

La colère née d’un meurtre.

La pauvreté.

Le besoin de réparer une famille détruite.

Une force psychologique peut être mauvaise à sa source et constructive dans son utilisation.

Cela ne rend pas la haine bonne.

Cela signifie simplement que l’être humain est parfois capable de décider ce qu’il va faire de sa haine.

L’argent : parfois, il faut simplement bouffer

C’est peut-être la motivation la moins romantique de toutes.

Les films sportifs aiment le petit garçon qui regarde une affiche de champion et annonce :

Un jour, ce sera moi.

Dans les quartiers juifs pauvres de New York et de Chicago au début du XXe siècle, la réalité pouvait être beaucoup plus simple.

Un combat rapporte de l’argent.

Benny Leonard grandit dans une famille juive pauvre du Lower East Side.

Il devint boxeur professionnel extrêmement jeune.

Pas besoin de lui inventer une quête métaphysique.

La boxe permettait de gagner beaucoup plus que les petits métiers accessibles à un adolescent pauvre.

Il deviendra pourtant champion du monde des poids légers et l’un des plus grands boxeurs de son époque.

Barney Ross allait encore plus loin : ses trophées n’étaient même pas sacrés.

Il les vendait.

Une médaille n’était pas nécessairement la preuve qu’il était un champion.

C’était quelque chose qu’on pouvait transformer en quelques dollars pour la famille.

C’est une idée assez brutale :

on peut commencer un sport sans passion particulière pour ce sport et devenir extraordinaire parce que l’on a désespérément besoin de ce qu’il permet d’obtenir.

Continuer alors qu’on est persuadé que tout est foutu

Shahar Peer a été 11e joueuse mondiale.

Puis sa carrière s’est effondrée.

Elle descend jusqu’à la 179e place.

Et Peer racontera quelque chose de formidablement éloigné du discours habituel des champions :

en six mois, elle s’était dit au moins cinq ou six fois que sa vie de joueuse de tennis était terminée.

Pas :

« J’ai toujours su que je reviendrais. »

Pas :

« Je n’ai jamais douté. »

Non.

« C’est fini. »

À répétition.

Et pourtant elle continua.

En 2013, elle remporta à Suzhou son premier tournoi depuis quatre ans et réintégra le Top 100.

Elle ne redevint pas numéro 11 mondiale.

Et c’est précisément pour cela que son histoire est intéressante.

Réussir ne signifie pas toujours revenir plus fort qu’avant et soulever le trophée de Wimbledon sous une musique de film.

Parfois, réussir signifie simplement découvrir que :

ce que l’on avait déclaré mort ne l’était pas encore.

Tamir Goodman connut quelque chose de beaucoup plus violent.

Le basketteur juif orthodoxe américain, surnommé un temps le « Jewish Jordan », vit sa prometteuse trajectoire universitaire s’effondrer.

Il dira avoir atteint le point le plus bas de sa vie, physiquement et spirituellement.

Il sombre dans une profonde dépression et, pendant environ quatre mois, arrive à peine à sortir de son lit.

Puis il reconstruit quelque chose.

Dans son cas, la dimension religieuse est explicite : Goodman explique avoir progressivement accepté l’idée que Dieu avait peut-être un autre plan pour lui.

En 2002, il signe au Maccabi Tel-Aviv. Sa carrière ne deviendra jamais celle que promettait le surnom « Jewish Jordan ». Les blessures l’en empêcheront notamment.

Mais il était revenu.

Il existe donc peut-être une idée plus utile que « toujours croire en soi » :

Il n’est pas nécessaire d’y croire pour continuer.

On peut être pessimiste.

Catastrophiste.

Persuadé que tout est terminé.

Et néanmoins accomplir l’action suivante.

Quelqu’un d’autre croit encore en vous quand vous n’y croyez plus

Nouveau moteur : la confiance empruntée.

Je n’ai plus suffisamment confiance en moi.

Alors, pendant quelque temps, j’utilise la confiance que quelqu’un d’autre a en moi.

Lenny Krayzelburg en offre un exemple presque parfait.

Né à Odessa dans une famille juive, il émigre adolescent aux États-Unis.

À 15 ans, sa vie est épuisante : lycée, travail de maître-nageur, adaptation à un nouveau pays, entraînements. Il doit effectuer un long trajet pour aller nager.

Et il en a marre.

Un soir, il annonce à son père :

« Je n’y arriverai pas en natation. Je ne veux plus faire ça. »

Son père lui répond :

« Tu dois le faire. »

Pourquoi ?

Parce qu’un entraîneur en URSS avait autrefois dit au père que son fils était fait pour devenir un grand spécialiste du dos.

Lenny n’y croyait plus.

Son père, si.

Quelques années plus tard, Krayzelburg deviendra quadruple champion olympique.

Il y a des moments où la confiance en soi n’est peut-être pas indispensable.

À condition que quelqu’un vous en prête un peu.

Éva Székely : survivre pour retourner aux Jeux

Et puis il y a les cas où le sport cesse d’être un moyen de vivre.

Il devient une raison de vivre.

Éva Székely était une jeune nageuse juive hongroise.

L’antisémitisme la chasse des compétitions.

Puis viennent la guerre, les persécutions, les nazis et la menace de mort.

Mais Székely conserve une idée fixe : elle veut devenir championne olympique.

Elle formulera plus tard l’opposition de manière saisissante : les Allemands avaient décidé que les Juifs devaient être exterminés ; elle, avait décidé qu’elle devait gagner les Jeux olympiques.

Son rêve devient sa raison de vivre.

Dans une maison où s’entassent 42 personnes, elle entretient sa condition physique comme elle peut.

Pas de piscine.

Alors elle monte et descend cinq étages, cent fois par jour.

À la libération, seules dix des 42 personnes vivant dans cette maison sont encore en vie.

Éva, elle, recommence à nager.

Helsinki, 1952.

Finale olympique du 200 mètres brasse.

Médaille d’or.

Holocaust survivor to Olympic gold: the remarkable life of Eva Szekely | Swimming | The Guardian

Éva Székely en 1952, année où la nageuse juive hongroise devint championne olympique du 200 mètres brasse à Helsinki

Il existe des sportifs qui font du sport pour survivre financièrement.

Éva Székely fit presque l’inverse.

Elle survécut pour pouvoir refaire du sport.

Dick Savitt : il devait être basketteur. Son corps en décida autrement

Toutes les catastrophes ne sont peut-être des catastrophes que parce qu’on ignore la suite.

Dick Savitt adorait le basket.

Il était excellent.

All-State au Texas, il joua également au basket pendant son passage dans l’US Navy et obtint ensuite une bourse de basketteur à Cornell.

Sa voie semblait choisie.

Puis les blessures mirent fin à cette trajectoire.

Savitt se rabattit sérieusement sur un sport qu’il connaissait déjà mais qui n’était pas son premier amour :

le tennis.

Et il y avait un détail assez extraordinaire.

Savitt était essentiellement autodidacte.

Il n’avait jamais pris de leçon de tennis.

En 1950, il atteignit les demi-finales du championnat des États-Unis.

Puis vint 1951.

Open d’Australie :

vainqueur.

Wimbledon :

vainqueur.

Savitt

Savitt tenant le trophée masculin de Wimbledon 1951

Le basketteur contrarié était devenu l’un des meilleurs joueurs de tennis du monde.

L’histoire de Savitt pose une question assez vertigineuse.

Combien de fois avons-nous interprété une porte fermée comme la preuve que notre histoire était terminée, alors qu’elle nous obligeait seulement à changer d’histoire ?

AJ Edelman : pas athlétique ? Très bien, rendez-vous aux Jeux

AJ Edelman représente une autre forme d’improbabilité.

Juif orthodoxe américain, passé par le MIT puis Yale, il ne correspond pas vraiment à l’image du gamin élevé depuis l’âge de six ans dans une fabrique de champions.

Lorsqu’il commence le skeleton, le diagnostic qu’on lui adresse est peu encourageant :

pas athlétique, jamais olympien, jamais compétitif dans un sport de glisse.

Edelman n’a même pas les moyens de payer régulièrement un entraîneur.

Alors il se forme notamment en regardant des vidéos sur YouTube.

Quatre ans après ses débuts, il représente Israël aux Jeux olympiques de Pyeongchang en 2018.

Il ne gagne pas.

Il termine 28e.

Et alors ?

Un homme à qui l’on avait annoncé qu’il n’avait pas les qualités athlétiques nécessaires était devenu athlète olympique.

Pendant la pandémie, alors qu’il poursuit un MBA à Yale, une amie l’entend parler de son intérêt pour le bobsleigh et lui lance presque négligemment :

« Pourquoi tu n’essaies pas ? »

Il essaie.

Et finit par se qualifier aux Jeux dans un deuxième sport de glisse.

La réussite n’est donc pas toujours :

J’ai découvert mon don et je l’ai exploité.

Elle peut aussi être :

Je n’avais apparemment pas le don. J’ai donc cherché comment faire quand même.

Le boxeur qui ne voulait faire de mal à personne

Et puis il y a ceux qui réussissent sans même adopter complètement la mentalité supposée de leur métier.

Maxie « Slapsie Maxie » Rosenbloom fut champion du monde des mi-lourds.

Il n’était pas réputé pour être un énorme cogneur. Son style reposait davantage sur l’activité, la défense, l’esquive et l’accumulation des touches.

Et on lui attribue cette phrase assez extraordinaire pour un champion de boxe :

« I didn’t want to hurt anybody. »

Je ne voulais faire de mal à personne.

Il n’adorait pas non plus particulièrement l’entraînement traditionnel et entretenait notamment sa condition en dansant.

Rosenbloom ne devint donc pas nécessairement le boxeur qu’on imaginait qu’un boxeur devait être.

Il développa une manière de combattre compatible avec ce qu’il était.

Hakoah Vienne

L’équipe de football du Hakoah Vienne, championne d’Autriche en 1925. Deux ans auparavant, Hakoah avait infligé un spectaculaire 5-0 à West Ham à Londres.

C’est peut-être une leçon différente des précédentes.

Sedran n’a pas réussi à devenir plus grand.

Rosenbloom n’a pas eu besoin de devenir une brute.

Edelman n’est pas devenu soudainement le prototype génétique du champion.

Ils ont trouvé une manière de réussir avec ce qu’ils avaient.

Et parfois avec ce qu’ils n’avaient pas.

Quand le sport n’est même pas un choix

Il existe un cas célèbre qui n’est pas juif, mais qui éclaire tellement bien cette question qu’il mérite une parenthèse : Andre Agassi.

Agassi raconte dans Open quelque chose d’assez ahurissant pour l’un des plus grands joueurs de l’histoire :

il détestait le tennis.

Son père avait construit autour de lui une véritable machine à fabriquer un champion.

Agassi devint numéro un mondial, remporta huit tournois du Grand Chelem et réalisa le Grand Chelem en carrière.

Mais il fallut longtemps avant qu’il ne considère le tennis comme son propre choix.

Cette histoire pose une question dérangeante :

peut-on être extraordinairement doué pour quelque chose qu’on n’aime pas ?

Évidemment.

Et peut-on finir par se réapproprier ce que l’on n’avait pas choisi ?

Agassi montre que oui.

Chez certains sportifs juifs que nous venons de rencontrer, le mécanisme est voisin sans être identique : le hasard, une blessure, la pauvreté ou une circonstance extérieure les conduisent quelque part où ils n’avaient pas prévu d’aller.

Et si le corps lui-même devenait un combat politique ?

Jusqu’ici, chercher une explication « juive » commune à toutes ces histoires serait absurde.

Mais il existe des cas où le sport est explicitement juif et idéologique.

Le plus spectaculaire est probablement le club Hakoah Vienne.

Hakoah — « force » en hébreu — est fondé en 1909 notamment en réaction à l’exclusion des Juifs de clubs sportifs autrichiens par des dispositions antisémites. Le club lui-même confirme que les « paragraphes aryens » furent l’une des raisons importantes de sa création.

Ses fondateurs veulent également combattre un stéréotype :

le Juif faible, exclusivement cérébral, physiquement inférieur.

Les statuts évoquent l’élévation physique du peuple juif. Le sport devient politique.

Courir plus vite.

Nager plus vite.

Être plus fort.

Gagner un match.

Le corps juif lui-même devient un argument.

Et Hakoah ne se contenta pas d’en faire une déclaration d’intention.

En mai 1923, West Ham United vient jouer Hakoah à Vienne : 1-1.

Quelques mois plus tard, Hakoah se rend à son tour en Angleterre.

3 septembre 1923.

Londres.

West Ham–Hakoah.

0-5.

Hakoah inflige cinq buts au club professionnel anglais. Alexander Nemes-Neufeld en inscrit trois. Le musée ANU présente cette victoire comme la première d’une équipe non anglaise contre une équipe anglaise sur le sol britannique.

Pour un club fondé notamment afin de combattre le stéréotype du Juif physiquement inférieur, difficile d’imaginer démonstration plus spectaculaire.

Ils n’avaient pas écrit un essai contre le préjugé.

Ils avaient mis cinq buts à West Ham.

Hakoah connaîtra un succès considérable dans le football, la natation, la lutte et d’autres disciplines et deviendra l’un des grands centres de la vie sportive juive viennoise de l’entre-deux-guerres.

Chaque home run contre Hitler

Hank Greenberg n’avait pas besoin qu’un intellectuel explique après sa mort la dimension politique de ses performances.

Il l’avait formulée lui-même.

Immense star juive du baseball américain dans les années 1930 et 1940, Greenberg subit l’antisémitisme tout en devenant un symbole pour de nombreux Juifs américains.

Et tandis qu’Hitler étendait son pouvoir en Europe, Greenberg transforma symboliquement ses performances en autre chose.

Il dira :

« Every home run I hit was a home run against Hitler. »

Chaque home run que je frappais était un home run contre Hitler.

File:Hank Greenberg 1946.jpg

Hank Greenberg avec les Detroit Tigers en 1946. La star juive du baseball affirmait que chaque home run qu’il frappait constituait symboliquement « un home run contre Hitler ».

Puis la métaphore devint réalité.

En 1941, en pleine carrière, Greenberg quitta le baseball pour servir dans l’armée américaine. Après Pearl Harbor, il se réengagea et resta sous les drapeaux jusqu’en 1945.

Puis il revint.

En 1946, il termina en tête de l’American League pour les home runs et les points produits.

Chez lui, il n’y a donc aucune nécessité de plaquer artificiellement une lecture identitaire.

Il avait lui-même transformé Hitler en adversaire imaginaire.

Alors, y a-t-il quelque chose de juif là-dedans ?

Peut-être.

Mais certainement pas une recette.

Il serait ridicule d’expliquer que Barney Sedran est entré au Hall of Fame grâce au Talmud, que Dick Savitt a gagné Wimbledon parce qu’il était juif ou que Barney Ross boxait parce que telle maxime rabbinique l’y poussait.

Les biographies disent autre chose.

L’un voulait de l’argent.

L’autre voulait récupérer sa famille.

Une autre voulait foutre son succès sous le nez des antisémites.

Un autre était furieux.

Une autre pensait régulièrement que tout était terminé.

Un père obligeait son fils à continuer parce qu’il croyait encore en lui.

Et Éva Székely voulait simplement rester en vie suffisamment longtemps pour devenir championne olympique.

Le judaïsme intervient directement chez certains — Hakoah, Goodman, Greenberg, Edelman — et beaucoup moins chez d’autres.

Mais certaines résonances avec la pensée juive méritent malgré tout d’être relevées.

La première est peut-être la méfiance envers le fatalisme.

La situation présente n’est pas nécessairement un verdict définitif.

La seconde est la possibilité de transformer une pulsion plutôt que de prétendre qu’elle n’existe pas.

La tradition juive ne décrit pas toujours l’être humain comme une créature débarrassée de ses mauvais penchants. Le yetzer hara, l’inclination souvent traduite par « mauvais penchant », n’est pas simplement une saleté psychologique qu’il suffirait de supprimer. Une tradition rabbinique va jusqu’à associer certaines pulsions à la construction, au mariage, au commerce et à la production : sans désir, compétition ou ambition, une partie de l’activité humaine disparaîtrait.

Cela ne signifie évidemment pas :

la haine est bonne.

Cela signifie plutôt :

qu’allez-vous faire de ce qui est déjà en vous ?

Ross aurait pu être détruit par sa colère.

Une partie de cette colère le détruisit d’ailleurs.

Mais une autre partie fut transformée en coups de poing, puis en argent permettant de réunir sa famille.

Enfin, il existe dans plusieurs de ces histoires une importance frappante de l’action malgré l’état intérieur.

On peut ne pas être serein.

Ne pas être confiant.

Ne pas être heureux.

Ne même plus croire que cela marchera.

Et pourtant :

se lever.

aller à la piscine.

prendre le bus.

monter les escaliers.

frapper la balle.

revenir demain.

Peut-être est-ce juif.

Peut-être est-ce simplement humain.

Et il serait dommage de gâcher toutes ces histoires en voulant absolument trancher.

On n’a pas besoin d’une belle raison

La littérature sportive adore réécrire les vies à l’envers.

Une fois le champion sur le podium, tout devient logique.

Son enfance annonçait son destin.

Ses échecs étaient des étapes.

Ses blessures étaient des leçons.

Son entraîneur sévère avait raison.

Il avait toujours su.

Mais les gens ne vivent pas leur vie en connaissant la fin.

Dick Savitt ne savait pas qu’une carrière de basketteur contrariée déboucherait sur Wimbledon.

Le jeune Krayzelburg qui disait à son père qu’il voulait arrêter ne savait pas qu’il aurait quatre médailles d’or olympiques.

Barney Sedran ne pouvait pas savoir que le gamin trop petit pour l’équipe de son lycée deviendrait le plus petit joueur de l’histoire du Basketball Hall of Fame.

Shahar Peer ne savait pas, lorsqu’elle se disait pour la cinquième fois que tout était fini, qu’elle allait encore gagner un tournoi.

Éva Székely, montant et descendant les cinq étages de son immeuble au milieu de la Shoah, ne savait évidemment pas qu’une médaille d’or l’attendait huit ans plus tard à Helsinki.

Ils n’avaient pas la fin du scénario.

Ils avaient seulement l’étape suivante.

Et leurs carburants n’étaient pas toujours beaux.

La rage.

L’ego.

La revanche.

La peur.

L’argent.

Le désir de réparer.

La foi.

La fidélité à quelqu’un.

La confiance empruntée.

Parfois même le désespoir.

Il n’est peut-être pas interdit de se servir du mal pour faire le bien.

Et il n’est certainement pas nécessaire d’attendre de se sentir fort, positif et confiant pour agir.

Quelquefois, on peut penser :

« C’est foutu. »

Se plaindre.

Catastrophiser.

Être furieux.

Ne plus y croire du tout.

Puis mettre ses chaussures.

Et retourner s’entraîner.